Corruption de la décision politique (une fois de plus)

À ma grande tristesse, je suis obligé de revenir une fois de plus sur ce que j’avais appelé en 2008 la corruption de l’élaboration des politiques publiques. Rappelons que j’entends par là tous les mécanismes par lesquels la préparation, la délibération et la mise en œuvre des politiques publiques sont corrompues par des mécanismes divers, dont la corruption financière ne représente qu’un symptôme secondaire. Par corrompues, on entend ici détournées de toute démocratie (même imparfaite) et de la recherche sincère du bien public. La corruption de la décision politique est au cœur de la mise en place des régimes oligarchiques et post-démocratiques, elle en est à la fois une conséquence et un accélérateur. Elle est le levier qui – en l’absence d’alternative progressiste1 authentique – précipite tant de gens dans le désespoir et la quête de boucs émissaires de leur impuissance. C’est elle qui rend possible la fascisation2 d’une part importante de nos politiciens et institutions et fait paraître presque « normales » les forces directement fascistes comme le Front National et ses satellites.

Le chaos général qui entoure la campagne présidentielle est une excellente occasion d’en reparler. Précisons tout de suite que loin de regretter ce chaos3, je considère qu’en révélant la profondeur de nos crises du politique, il est très salutaire. Mais nous avons tant tardé, que le salut risque de ne venir qu’après une plongée dans l’abîme.

Nous voilà donc avec une candidate fasciste au sens strict, y compris ses aspects de politiques sociales défendant certains des laissés pour compte en les dressant contre d’autres, ce qui ne l’empêche pas de faire des usages délictueux de l’argent public. Et pour 24h au moins un candidat dont la fascisation (liée à d’autres racines historiques des fascismes en France : l’alliance de la réaction catholique et des intérêts de classe privilégiée) a soudain progressé à grande vitesse vers la sédition insurrectionnelle réactionnaire, justement parce que sa corruption a été révélée aux yeux de tous. Apparemment, il s’agit de corruption au sens strict du népotisme et de l’intérêt personnel, mais encore une fois, celle-ci n’est considérée par ses praticiens comme « normale » qu’en raison de la corruption plus générale du politique, du milieu oligarchique dans lequel ils baignent : voir l’excellent article de Ghislaine Ottenheimer, rédactrice en chef de Challenges : Non, Monsieur Fillon, vous n’êtes pas une victime.

Et puis, nous avons un candidat qui est un pur produit de l’oligarchie post-démocratique, dont on ne peut pas dire qu’il a été corrompu de l’extérieur mais plutôt qu’il a été littéralement construit, financé et médiatisé par elle. Vous avez reconnu Emmanuel Macron, et si vous voulez une illustration plus complète de ces affirmations, lisez cet article de Romaric Godin dans La tribune : Emmanuel Macron et la finance : plus qu’un problème personnel. Après le retrait de François Fillon, il est probable qu’émerge un candidat soutenu par une mixture des groupes qui le soutiennent et de ceux qui soutiennent Emmanuel Macron, ce qui ne rassure pas, car même si ce candidat a de fortes chances d’être élu, il sera élu dans des conditions qui ne renforceront que les forces du pire.

Ah, j’aurais aimé en rester là, et ne pas ajouter Benoît Hamon à la liste. Pas parce que j’ai voté pour lui aux deux tours de la primaire socialiste que je piratais comme tout ce qui concerne l’élection présidentielle. Ces votes répondaient à une priorité majeure, éliminer et affaiblir (je l’espère durablement) Manuel Valls, leader avec le président-zombie, le premier ministre et les ministres de l’intérieur et de la justice actuels du courant de fascisation sécuritaire interne au parti socialiste, et responsable de la transformation d’une bonne part de notre police en milice. Non, c’est qu’à l’égard de Benoît Hamon, je souffre d’un trouble commun chez les porteurs de proposition politiques alternatives : la sympathie pour ceux qui ont fait mine de s’y intéresser, ce qui arrive souvent quand ils sont dans l’opposition. En 2008-2009, alors porte-parole du PS, il avait manifesté son intérêt pour la légalisation du partage non marchand entre individus des œuvres numériques et la contribution créative qu’il semblait comprendre nettement mieux que sa patronne de l’époque (Martine Aubry). Aussi essentielles qu’elles soient pour refonder un monde vivable, ces propositions culturelles ne doivent pas en occulter beaucoup d’autres : le sort des migrants, la reduction des inégalités dans tous les domaines, la reprise en main du développement technologique et économique par la société citoyenne, la rénovation démocratique, tout cela m’importe tout autant ou plus. Mais mon attention est aiguisée quand il s’agit du monde culturel. J’ai donc été alerté par une prise de position de Benoît Hamon sur le futur d’internet et de la culture dans laquelle il régurgitait une formule toute droite sortie du discours des lobbies des industries culturelles lorsque ceux-ci s’opposent à toute réforme du droit d’auteur reconnaissant des droits culturels à chacun, droits culturels que pourtant il mettait en avant quand il n’était que candidat au premier tour des primaires. Quand on est surpris on creuse.

Quand on s’est fait dire de source bien informée que le fait que Manuel Valls ait une compagne responsable de formation musicale rendait irréversible le véto mis par Matignon sur toute forme de reconnaissance des communs dans la loi4, quand on a suivi le parcours du couple formé par Pierre Sellal (de nouveau représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne) et Sylvie Forbin (directrice des affaires publiques et européennes de Vivendi jusqu’en juillet 2016, date à laquelle elle est devenue Directrice générale du secteur « Culture et Industries créatives » de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle), quand plus généralement la profession la plus porteuse des conjoints de personnes politiques est journaliste ou lobbyiste, on a beau vouloir respecter la vie privée de chacun, on fait attention à qu’elle ne déborde pas trop sur la vie publique. S’il ne s’agissait que de droits culturels de chacun et de contribution créative, et qu’on puisse espérer que les autres politiques de Benoît Hamon soient immunes à des influences excessives du milieu de l’oligarchie médiatique, je me ferais une raison. Mais ici entre en jeu une autre fâcheuse habitude des lobbies à l’ère post-démocratique : ils adorent s’acheter des lobbyistes liés à des politiciens prometteurs. Ainsi, avant 2012, la SACEM s’était offert Jean-Noël Tronc (ancien conseiller numérique de Lionel Jospin) comme directeur général : il ne l’a pas déçue, devenant l’un des lobbyistes les plus bornés en matière de définition et application du droit d’auteur, fort bien introduit dans les milieux politiques. Au fait. Gabrielle Guallar, la compagne de Benoît Hamon a longtemps travaillé au Centre National de la Cinématographie où elle agissait notamment (à travers le réseau des agences de cinéma en Europe) pour influencer les institutions européennes. Elle met en avant sa défense du modèle de financement du cinéma en France contre de possibles attaques au nom de la limitation des aides d’État, mais le CNC a aussi défendu des positions hostiles à toute réforme du droit d’auteur. Il n’y a là rien de déshonorant, même si on espère que Benoît Hamon écoute aussi d’autres avis. Plus problématiquement, Gabrielle Guallar est devenue en 2014 responsable des affaires publiques (entendre lobbyiste en chef) au sein du groupe LVMH. Là on ne parle plus d’un morceau de la culture mais de tout un modèle de l’économie étroitement lié à la financiarisation. Benoît Hamon se défend d’être intervenu pour favoriser son embauche. Il déclare qu’il voulait juste par correction les informer qu’elle était sa compagne car elle ne porte pas son nom. Délicat souci, mais qui revient un peu au même si on a suivi ce que j’affirme plus haut sur l’appétit des lobbys pour les personnes liées au monde politique. Bref, je ne suis pas du tout rassuré sur l’indépendance de Benoît Hamon à l’égard de l’oligarchie post-démocratique.

Faut-il donc voter Jean-Luc Mélenchon ? Sa compagne est une actrice qu’on dit proche de Valérie Trierweiler mais on n’en inférera rien. Jean-Luc Mélenchon a suivi un parcours qui a croisé souvent celui de Benoît Hamon dans le PS. Mais il pose un tout autre problème. Si vous vous souvenez de l’affirmation plus haut selon laquelle en l’absence d’alternative progressiste authentique, le devenir de nos post-démocraties les précipite dans la fascisation, la question c’est de savoir si Jean-Luc Mélenchon constitue une alternative citoyenne authentique ou au moins en favorise l’apparition. Je suis hélas convaincu que non. Le problème est culturel et personnel. Culturel parce que Jean-Luc Mélenchon c’est une sorte de Jeremy Corbin français, englué dans une conception descendante et administrée des sociétés, ayant assez d’intuition pour s’approprier des expressions (la sixième république, l’écologie, les communs encore) et si peu de compréhension de ce que font les constructeurs d’avenir qu’à chaque fois qu’il dit comment, il nous ressert des recettes totalement inadaptées (la planification écologique, un président de la république qui ne gouverne pas mais est élu au suffrage universel, le domaine public payant, le retour à la nation et au franc, plus généralement une sorte de chavezisme sans pétrole). Mais regardez ce que Jeremy Corbin a fait des espoirs des centaines de milliers de jeunes britanniques qui l’ont porté à deux reprises à la tête du parti travailliste et qu’il a laissé tomber en rase campagne pour soutenir et forcer tous les députés travaillistes à soutenir un Brexit xénophobe et porteur du pire de ce qu’on reproche à l’Europe. Personnel, parce que son attitude tribunicienne et sa pratique autoritaire font peser tous les doutes sur une possible évolution plus ouverte. Jean-Luc Mélenchon est soutenu par des gens de notre âge commun qui pleurent à juste titre la démolition de l’état social et rejettent les propositions du Front national et par des plus jeunes qui ne voient pas d’autre choix. C’est respectable, mais c’est un détour fatal sur la route étroite pour éviter le pire ou y survivre.

Bref, en l’état, conformément à ce que nous avons écrit dans l’appel « Piratons la présidentielle » (dont le texte a mystérieusement disparu), je ne participerai pas au scrutin pour l’élection présidentielle.

  1. Par progressiste j’entends ici soucieuse des droits, des capacités et du développement humain de tous, dans et à travers les frontières, qualitative dans ses choix en matière d’environnement, de technologies, rénovant la démocratie et solidaire. Beaucoup s’en réclament, mais peu lui donnent corps. []
  2. Ce terme est employé par Patrick Boucheron ou Alain Badiou pour désigner l’évolution à l’intérieur même des régimes démocratiques de partie des institutions et forces politiques considérées comme démocratiques vers des actions et modes de pensée semblables à ceux des régimes fascistes. []
  3. Je suis un adversaire résolu de l’élection d’un président au suffrage universel. []
  4. Benoît Hamon, pendant sa campagne au premier tour de la primaire proposait au contraire leur constitutionnalisation. []

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