Le fondamentalisme propriétaire, ses polices et la pollution du partage

Disclosure : je suis actionnaire de la SAS Créateurs et associés, éditrice de la marque publie.net.

Cela fait une dizaine d’années que j’affirme que ceux qui refusent de reconnaître la légitimité du partage non marchand des œuvres (physiques ou numériques) comme droit culturel fondamental ne reculeront devant rien pour éradiquer tous les précédents de cette reconnaissance, et en particulier le plus important d’entre eux : l’épuisement des droits lors de leur acquisition pour les livres. Lorsque les États refuseront de mettre les lois au service de leur folie (penser qu’un livre qui est dans les mains d’un lecteur appartient encore à son éditeur, distributeur ou auteur), ils enverront des polices administratives ou privées faire le sale boulot d’intimidation ou de punition. Le livre A l’aide ou le rapport W d’Emmanuelle Heidsieck avait exploré cette possibilité même si l’auteure avait prudemment évité d’aborder la question du partage des œuvres culturelles. La visite d’un inspecteur de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) au siège de Booxup, un intermédiaire facilitant le partage de livres physiques entre particuliers, peut apparaître comme un nouveau développement de cet aveuglement répressif.

Or il semble bien que la situation soit un peu plus compliquée. Comme souvent, les lapsus sont révélateurs et le dernier point de la liste de ce à quoi l’utilisateur de Booxup s’engage est assez savoureux (cliquer pour agrandir) :

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Mais les doutes ne s’arrêtent pas là. À l’occasion de sa récente levée de fonds, Booxup est totalement silencieux sur le modèle commercial de son activité de facilitation du partage (la page d’accueil mettant plutôt l’accent sur la gratuité de l’accès). Par contre, ils font état de leurs plans de développer une activité d’éditeur et de distributeurs commerciaux mais rémunérant mieux les auteurs. Derrière cette opacité se cache une question plus importante : Booxup est-il donc un intermédiaire de Circul’Livres ou un pilleur de données sur la lecture en propre ou pour des tiers (cf. obligation de s’enregistrer avec un compte Facebook ou Twitter) ? Il va falloir qu’ils choisissent. Et l’idée que si le service qu’ils rendent a de la valeur, il serait possible que ce soit ses usagers qui le payent (ou qu’il soit financé participativement) ne semble pas les effleurer. Pourtant le coût d’opération de l’intermédiation du prêt de livres est minime. Elle pourrait à vrai dire être pratiquée par des communautés d’usagers dans un contexte local (et sans localisation des usagers contrairement à Booxup) sur la base d’un logiciel libre dont le coût de développement lui-même serait très minime.

Donc, espérons que la DGCCRF aura la sagesse de reconnaître la légitimité totale de la facilitation du partage non marchand (et de la vente de livres d’occasion dans le cas des livres papier), et que nous aurons collectivement la sagesse d’éviter les services qui polluent tout l’écosystème du partage pour les besoins de capturer les miettes des traces que nous y laissons. Il n’est pas trop tard pour Booxup s’ils veulent développer un modèle commercial vertueux de ce point de vue, du moins en supposant que les investisseurs qui ont participé à leur premier tour de table ne sont pas trop obtus.

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