Deferendum: Peut-on encore reconnaître le meilleur des arguments du non et du oui ?

ll y a 3 mois, j’invitais à une critique en règle des arguments pro- et anti-ratification du traité constitutionnel européen. Aujourd’hui, je voudrais me livrer à l’exercice inverse : tenter de sauver la part de validité des arguments de chaque camp, avant qu’elle ne soit ensevelie sous les appels paniques à serrer les rangs autour de l’Europe menacée et les cris invitant à renvoyer dans leurs buts les dirigeants autistes.

Bien sûr l’exercice paraitra relever de la méthode Coué à beaucoup : il serait beaucoup plus facile de passer à une seconde critique, beaucoup plus cruelle que la première. Mais on n’est pas là pour rigoler, ou du moins pas comme ça : comme le disait mon T-shirt préféré de course à pied en montagne « En cas de doute, c’est vers le haut » (texte original : « in case of doubt, run uphill »).

De quoi donc sont porteurs les partisans du oui qui mérite l’attention ? La crainte de se couper des autres peuples européens, l’acceptation de chercher à convaincre plutôt que de rejeter ; l’éthique de la responsabilité qui répugne à mettre en danger ce qui a été construit et notamment la multiplicité des appartenances rendue possible par l’existence du niveau européen [1], ou la fragile reconnaissance de droits non réductibles à l’économique ;  la volonté de ne pas compromettre le rôle d’équilibrage de l’Europe face à l’arrogance unilatérale Bushienne. Ne me dites pas que les mêmes n’ont jamais cherché le moins du monde à construire un dialogue avec les acteurs d’un renouveau politique européen dans les autres pays, pratiquent quotidiennement l’éthique de l’irresponsabilité en accusant Bruxelles de décisions qu’ils y ont pris, et ne sont pas des modèles de construction d’une politique étrangère ou commerciale généreuse de l’Union. Ce n’est pas le problème. Cherchons ce que peuvent valoir leurs arguments lorsqu’ils sont sincères.

De quoi donc sont porteurs les partisans du non qui mérite l’attention ? Le diagnostic que le jeu de la concurrence, de la quête de la compétivité et de l’ouverture tous azimuts et tous domaines des marchés est un jeu à sommes fiscale, sociale et humaine négatives ; la demande d’un rééquilibrage massif entre la dimension économique et les dimensions politiques, sociales, culturelles et écologiques (au-delà d’une politique sectorielle de l’environnement) dans les politiques européennes ; l’exigence d’une réforme de la proposition et de la décision européenne qui remettre les groupes d’intérêt et notamment les grandes sociétés multinationales à leur place . Ne me dites pas que les mêmes n’ont souvent à opposer à la concurrence que des modèles périmés d’organisation hiérarchique, qu’ils sont tout autant victimes de l’économisme que les partisans du oui, avec la seule différence qu’ils en pratiquent l’illusoire version « sociale » [2], ou que la place des multinationales n’est pas moins grande dans la production de la législation et des décisions nationales. Ce n’est pas le problème. Cachés derrière les vendeurs d’illusion, il y a des constructeurs de futur, écoutons ceux-là.

Chiche d’essayer de réunir ces dimensions ?

Philippe Aigrain

[1] C’est une grande richesse que de n’être pas assigné(e) à une seule appartenance : être d’une ville, d’une région, d’un pays, de l’Europe et du monde, comme c’est une grande richesse d’avoir non pas une identité, mais de multiples composantes d’identité.

[2]  Par illusoire, j’entends ici qu’il n’est pas crédible de viser l’Europe sociale sans prendre la mesure de ce que la redomestication du capitalisme demande en matière de reprise en main sur les orientations du changement technique, sur le contexte de propriété ou de partage des connaissances, sur la légitimité des arbitrages politiques entre modes de production et de consommation.

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