Ecologie des échanges d'information

René Passet, Professeur Emérite d'Economie, Université Paris-I Sorbonne

Cette brève note s’inscrit en réaction directe au Documents et questions daté du 22 juillet 1998.
 

I- L’information :

- Le concept d’information demande à être précisé.

L’information signifiante, dont il est essentiellement question à travers les interrogations que soulèvent les échanges d’information, ne constitue qu’un aspect particulier de l’information dont l’émergence me paraît caractériser la société contemporaine.

L’information telle que la définit Claude Shannon et que nous qualifions parfois d’information circulante ou d’information-message n’est pas nécessairement signifiante. Elle se réfère à la levée d’incertitude que représente l’apparition d’un événement plus ou moins probable et a donc une portée beaucoup plus large que la précédente.

L’information structure enfin (au sens étymologique : in-formare : donner une forme), mesure le degré de complexité d’un objet ou d’une organisation.

Ces trois significations sont étroitement connectées entre elles : elles ont en commun de se référer à une levée d’incertitude ; les deux dernières soulèvent la question de la relation avec l’entropie (d’une part, celle-ci représente un quelque sorte le «degré zéro » de la structuration ; d’autre part, on sait qu’à une constante près la formule de Shannon est identique à celle de Boltzmann).

C’est dans cette acceptation le plus large que nous prendrons le phénomène, car c’est dans cette dimension-là qu’il caractérise la mutation économique et sociale contemporaine.
 

- De ce point de vue l’information n’est pas un phénomène nouveau :

Les objets que nous disons matériels comportent en réalité les trois dimensions : L’énergie elle-même – quoique substance non matérielle, ne peut fournir un travail utile (transformation de l’énergie potentielle en énergie cinétique) que si elle s’accompagne de ce minimum d’information structure qu’est une différence de potentiel.

Il se trouve qu’au cours de l’évolution et à mesure que se perfectionnaient leurs instruments d’observation, les hommes ont successivement mis en évidence les trois dimensions ci-dessus : d’abord la matière directement perceptible par les messages de leurs sens, puis l’énergie qui se dissimulait dans les flancs de la machine à vapeur, puis aujourd’hui l’information.

Il ne s’agit donc pas de l’apparition d’un objet nouveau mais de la révélation d’une dimension de la nature, ce qui est, en soi, extrêmement important.

Ainsi conçue, l’information ne constitue pas un objet séparé mais un phénomène omniprésent dans la nature, l’économie et la société. C’est à ce niveau que ses conséquences peuvent être appréciées dans le champ de l’économie qui est le nôtre.
 

II – L’émergence de l’information s’accompagne d’une mutation des mécanismes économiques.

Par définition, elle est « relation», elle relie ; elle induit un type d’organisation « en réseau » que l’on retrouve tant à l’intérieur des firmes, qu’entre les firmes et entre celles-ci et leurs divers environnements sociaux ou naturels. Par ses performances elle comprime (pour ne pas dire « supprime») le temps et l’espace : tout point du monde est aujourd’hui relié, pratiquement « en temps réel » à tous les autres. Nous ne sommes plus dans un univers « avec» interdépendances, mais dans un univers « caractérisé par » l’interdépendance. Les conséquences qui en résultent du point de vue économique sont considérables.

- La production devient, de plus en plus, un phénomène collectif.

Il est désormais impossible d’apprécier la performance d’une cellule de production indépendamment de son réseau d’interdépendances. Exemple du « juste à temps » : la performance de l’entreprise, est subordonnée à celle de toutes les entreprises dont dépend la ponctualité de ses approvisionnements, à la qualité du réseau routier donc aux structures administratives dont la gestion conditionne cette qualité.

L’investissement intellectuel, qui devient primordial, repose sur ce patrimoine commun de l’humanité qu’est le savoir.

L’échange d’information (signifiante) est tout à fait représentatif : il s’agit d’un bien que l’échange multiple (celui qui la fournit continue à la posséder), pour lequel donc aucune compétition ne pousse le consommateur potentiel à révéler ses préférences et qui n’a pas de coût marginal (voir ci-dessous). Ce bien ne remplit pas les conditions de la formation d’un véritable prix sur le marché. Il faut trouver autre chose.

- La répartition se dissocie d’une productivité de facteurs qui a perdu son sens.

Le constat de la note, concernant les biens d’information dont seule coûte vraiment la première unité (fabrication du logiciel) et dont la duplication se fait pour un prix de revient pratiquement nul, signifie que le coût marginal et la productivité marginale ont disparu.

Il est généralisable. Dans les entreprises modernes, 80 à 90 % des coûts sont déterminés en amont du processus de production (recherche, formation, études de marchés, investissements lourds, organisation, etc.…). Ce qui produit, ce sont donc des ensembles intégrés, tous facteurs confondus, sans qu’on puisse déterminer la part propre à l’un ou l’autre de ces derniers.

La rémunération de chaque facteur de production ne peut plus donc être la contrepartie d’une productivité propre qui a disparu.

La question de la répartition ne se pose plus en terme de justice commutative, mais de justice distributive. Cela soulève la question de critères qui ne peuvent plus être exclusivement économiques.
 

- Dans ces conditions, le marché n’est plus régulateur mais amplificateur de déséquilibres.

Coût global pratiquement constant signifie coût unitaire décroissant. C’est en produisant davantage que l’on abaisse ses prix de revient et améliore sa compétitivité. En cas de surproduction, chacun réagissant de même, le marché, contrairement au dogme, ne résorbe pas les excédents d’offre mais les aggrave. Ceci explique le caractère endémique de la surproduction sur plusieurs marchés (l’automobile, l’agro-alimentaire, les transports aériens….) ainsi que le phénomène crucial de la lutte pour la défense ou la conquête des « parts de marché ». Le langage économique – reflet d’une nouvelle réalité – se militarise.

L’échange dit inter-national n’est plus, pour l’essentiel, un échange entre nations, mais à raison des deux tiers, un échange de firmes transnationales faisant circuler leurs produits par dessus les frontières, soit entre elles soit avec leurs filiales situées à l’étranger. Les notions traditionnelles de dotations nationales en facteurs, de division inter-nationale du travail, d’allocation optimale des ressources entre nations, à l’échelle mondiale, de rétablissement automatique des balances nationales des échanges, ne veulent plus dire grand chose.

Là aussi c’est une nouvelle logique qui s’est mise en place.
 

III. Enfin, l’émergence de l’immatériel s’est accompagnée d’une nouvelle logique favorisant l’emprise de la sphère financière sur l’économie réelle.

Ce qui circule en effet dans le monde à la vitesse de la lumière, ce ne sont pas des espèces matérielles (papier ou métal) mais des ordres, des informations immatérielles 24 heures sur 24 entre les places financières du monde. L’ordinateur, accompagné de la déréglementation a favorisé l’autonomisation, l’hypertrophie, l’emprise de la sphère financière sur l’économie réelle. Les conséquences sont considérables. Mais nous ne pouvons que les signaler. Les développer nous éloignerait peut-être un peu trop de notre sujet dont certains estimeront sans doute que nous nous sommes suffisamment éloignés, alors que nous pensons nous être tenu au cœur de la question.

Ceci permet cependant de signaler la véritable dimension du problème : à travers les multiples questions ponctuelles que soulève la note, c’est celle de l’organisation du système économique international qui est posée.

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