Attendre « après le pic de l’épidémie » pour les tests sérologiques ?

Texte écrit en grande part hier 30 mars, les graphiques et chiffres datent d’hier, peu de changement depuis.


Bon, j’en remets une couche. L’indignation que suscitent certains propos, je l’enterre bien profond, et j’essaye de continuer à expliquer et argumenter calmement.

Le discours actuel des responsables sanitaires (gouvernementaux mais aussi chefs de service hospitaliers) c’est : on est au feu, on essaye de limiter les morts, le pic de l’épidémie s’approche, et après on passera à une nouvelle phase de tests massifs, en commençant par les personnels soignants critiques, mais aussi pour tout un chacun, avec un suivi fin des cas positifs symptomatiques et des personnes qui ont été à leur contact (sur ces derniers points, le discours est moins clair, mais laissons le bénéfice du doute).

Commençons par le pic de l’épidémie. C’est une notion géographique.

nouveaux cas par jour dans le monde

source CSSE et John Hopkins

Le graphique ci-dessus c’est le nombre de nouveaux cas confirmés dans le monde jour par jour depuis le début de l’épidémie. Les nombres précis ne veulent pas dire grand-chose parce qu’ils dépendent des méthodes de confirmation dans chaque pays1, mais tout de même le graphique d’ensemble est très instructif. Les deux petits bonds début février et début mars sont des artefacts liés à des changements de méthodes de comptabilisation. Que voit-on ? Que le pic mondial de l’épidémie, ce n’est pas demain la veille, même si on va crier au frémissement.

nouveaux cas par jour en Chine

Source CSSE et John Hopkins

Voyons cet autre graphique qui donne les nouveaux cas confirmés en Chine. Le grand pic début février correspond au changement de méthode de comptabilisation en Chine mentionné plus haut. On voit que le « pic de l’épidémie » a été au plus tard début février en Chine et qu’il y a un léger rebond dans la deuxième quinzaine de mars. Entre parenthèses, si les chinois ont minimisé le nombre de cas (d’un facteur 15 à 30) et de morts (d’un facteur 10 à 15), comme certains l’affirment, cela ne change rien à ce qui nous occupe ici : le pic chinois aurait simplement été plus haut.

Ces différences de dates de pic de la pandémie s’observent aussi à l’intérieur de chaque pays. On s’approche peut-être du pic de l’épidémie en Alsace et en Île-de-France mais, surtout si on continue à retarder l’application des tests en masse, on est très loin du pic de l’épidémie dans la plus grande partie de la France. Si vous en doutez, lisez avec soin la page 2 de ce bulletin du réseau Sentinelles pour la semaine 12 (et surtout celui qui va suivre, plus précis pour la semaine 13). Alors quel pic de l’épidémie va-t-on attendre ?

« En confinement, le bénéfice d’un dépistage massif n’est pas démontré » dit dans Libération Jérôme Le Goff, virologue à l’Hôpital Saint-Louis. Or la Corée du Sud a pratiqué avec succès ce dépistage dans une situation de port universel des masques et souvent de gants, ce qui, n’en déplaise à ceux qui invoquent leur inutilité pour cacher leurs responsabilités dans l’absence de masques, est l’équivalent d’un confinement fort. Alors on se rabat sur l’argument beaucoup plus réel de la non-disponibilité des tests (ceux qui détectent la présence de séquences d’ARN du virus aussi appelés tests PCR ou d’antigène) et même des écouvillons nécessaires aux prélèvements. Mais cet argument cache lui-même une autre réalité. Le gouvernement a refusé la proposition des laboratoires vétérinaires de produire en quantité des tests au motif que les normes de certification ne sont pas les mêmes. Il ne commande pas des tests en Chine au motif que certains livrés en Espagne auraient été défectueux. Le laboratoire BioMérieux dit que seule la non-obtention du label CE l’empêche de commercialiser son test SARS-COV-2 R-GENE® et que ce n’est qu’une question de jours. En attendant, il y en a d’autres.

Pour une vision d’ensemble des mesures et de quand il faut les prendre, je recommande chaudement la lecture de Lessons from Italy’s Response to Coronavirus de Gary P. Pisano, Raffaella Sadun et Michele Zanini paru le 27 mars 2020 dans la Harvard Business Review, et en particulier la comparaison entre les politiques conduites en Vénétie et en Lombardie. La mise en place par l’AP-HP du service COVIDOM du suivi des patients symptomatiques à domicile par téléphone est un pas très positif, mais justement, l’article montre que c’est la cohérence d’ensemble des politiques qui compte.

Enfin et peut-être surtout, tout le monde en convient, les tests d’anticorps (aussi appelés sérologiques parce qu’ils reposent sur une prise de sang) sont d’une utilité certaine et rapide, notamment pour tous ceux qui participent à la prise en charge des malades et à l’aide à tout un chacun. Il y a des bonnes nouvelles pour les conclusions qu’on peut tirer de la présence d’anticorps, puisque les cas annoncés de réinfection semblent bien tous liés à des erreurs de protocole et que la présence prolongée de virus dans certains cas au-delà des délais habituels ne suffit pas à conclure à une contagiosité (le virus ne pouvant être mis en culture). Donc, en présence d’anticorps chez une personne asymptomatique ou guérie d’un syndrome grippal, deux tests écartés de 72h ou une période de 14 jours au plus suffiraient à confirmer l’absence de contagion. Et alors ces tests sérologiques, ils arrivent ? Je veux dire ailleurs que dans les discours de ministres et de technocrates sur le futur lointain. Plusieurs laboratoires européens, par exemple EUROIMMUN (filiale du groupe américain Perkin-Elmer) en sont à la production industrielle et ont déjà obtenu le label CE2. Qu’il s’agisse de ce laboratoire ou d’autres, lorsque nos technocrates se mettront à les commander3, avec ceux d’Italie, d’Espagne et du Royaume-Uni, ce sera une belle foire d’empoigne sauf si une gestion européenne efficace se met en place. Les tests d’anticorps sont également absolument indispensables pour mesurer le taux d’immunité acquise dans toute une population, cette mesure étant un guide essentiel pour les politiques, non pas pour croire qu’elle nous autorise à l’inaction mais au contraire pour décider des actions pertinentes.

  1. Choix de quels cas seront confirmés par tests ou non. []
  2. EUROIMMUN fabrique également des tests par PCR de la charge virale. []
  3. En supposant que ce ne soit pas encore fait. []

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