L’ignorance criminelle des faits ne peut plus durer

Il y a des temps où la peur de dire des bêtises doit s’effacer prudemment derrière la peur plus grande de ne pas alerter sur quelque chose qu’on sait de façon raisonnablement sûre. Dans ce qui suit, il y aura sûrement quelques affirmations ou raisonnements qui méritent d’être critiqués, mais considérez cependant l’ensemble, revenez aux sources et faits que je cite. Et, s’il vous plaît, ne m’opposez pas les souffrances immenses que la froideur des chiffres oublierait, car ici, je m’occupe au contraire des souffrances bien plus grandes que l’ignorance des chiffres et des faits peut causer. Et au fait, oui, je suis un privilégié, confiné avec ma compagne dans un grand appartement confortable où depuis des années je travaille1 et c’est l’une des raisons pour lesquelles je vous dois (ainsi qu’à tous ceux qui ne me liront jamais) le moins mauvais produit de mes neurones que je peux produire.

Oui, il s’agit de l’épidémie COVID-19 causée par le virus SARS-CoV-2. Et ce billet n’a qu’un but : vous alerter sur le fait qu’en prenant des décisions de politique sanitaire dans l’ignorance complète et organisée des faits sous-jacents, notre gouvernement et certains acteurs de la santé risquent de nous entraîner plus loin dans une catastrophe à laquelle nous pourrions encore mais tout juste échapper en grande partie. De quels faits s’agit-il :

  • du nombre de personnes infectées par le SARS-CoV-2 (à chaque instant et dans différents zones géographiques), de la distribution de l’âge de ces personnes et de l’ignorance associée de la létalité de la maladie, c’est à dire la proportion des personnes infectées qui au bout du compte en mourront2.
  • du fait qu’en testant systématiquement les personnes ayant des syndromes grippaux, en identifiant leur entourage récent et les testant également et, s’ils sont positifs, en les confinant et en administrant à ceux qui sont soient âgés, soit souffrent de pathologies associées des traitements anti-viraux dès le résultat de ce test, on peut éviter la plus grande partie des décès et utiliser les dispositifs de réanimation sur le reste des cas critiques avec un risque très réduit d’engorgement des services et matériels liés

Pour ce qui concerne la prévalence de l’exposition au virus, l’analyste amateur3 que je suis n’est pas seul à affirmer que cette ignorance est gravissime et à tenter de fournir quelques indications pour y remédier : des épidémiologistes dans le monde entier tirent la sonnette d’alarme et exigent des études de prévalence dans la population générale4. En l’absence d’études générales, ils utilisent des études ponctuelles ou des chiffres fournis par la Chine et la Corée qui ont pratiqué des tests et un suivi des cas massifs.

Deux cas particuliers sont porteurs d’enseignements importants. Au milieu du désastre italien, Andrea Crisanti et Antonio Cassone ont conduit dans la ville de Vò (où s’était produit le premier décès en Italie du COVID-19) une action basée sur l’usage répété de tests de l’ensemble de la population. Le premier test identifia 89 personnes infectées (3% de la population) qui furent mises en quarantaine ainsi que leurs contacts récents. 9 jours plus tard, il ne restait plus que 6 personnes testées positives et en 14 jours, l’ensemble de la ville était exempte de malades, sans qu’aucun nouveau décès n’ait eu lieu. La seconde étude a été conduite involontairement dans le navire de croisière Diamond Princess au Japon et a été analysée (parmi d’autres) dans un important article de l’épidémiologiste John P.A. Ioannidis. 700 personnes y furent infectées dont 7 moururent. Ioannidis souligne que la distribution d’âge des touristes était concentrée sur des âges très élevés et qu’en la corrigeant pour représenter celle des États-Unis, on obtiendrait un taux de létalité de 0,125% que, considérant le faible nombre de décès et la possibilité de décès ultérieurs, il traduit en une fourchette [0,05%-1%]. Il existe d’autres sources d’information moins précises mais beaucoup plus représentatives encore. En ce qui concerne Hubei (la province contenant Wuhan, une étude de Jeffrey Shaman, de l’université de Columbia, en partenariat avec l’Imperial College de Londres estime que 86% des cas ont échappé au décompte d’environ 80 000 cas, ce qui baisserait le taux de létalité apparent du Hubei (3,9%). C’est d’autant plus important que l’OMS a longtemps utilisé le taux de létalité du Hubei, légèrement corrigé à la baisse, comme indication valable partout. De la même manière, une étude citée par l’épidémiologiste Antoine Flahaut5 conclut à un taux de létalité de 0,7% en Corée, pays qui est le seul à avoir conduit une étude de prévalence sur la population générale (tout en soulignant que cela peut être lié à une population moins âgée). Rassemblant tous ces chiffres, je suggère que la fourchette probable du taux de létalité est [0,2%-1%].

C’est le genre de bonne nouvelle qui fait froid dans le dos. Bonne nouvelle parce que cela ramène le taux de létalité au pire au niveau de l’influenza de 1918-1919 et froid dans le dos parce que cela représente tout de même, si l’on imagine que 50% de la population soit touchée avant disponibilité d’un vaccin, à entre 65000 et 325 000 morts en France. Ces chiffres sont élevés parce qu’il n’existe pas d’immunité préalable, mais aussi parce que la durée d’incubation sans symptômes limite la pression évolutive contre une virulence du virus6 Même si on pense que le vrai chiffre est dans le bas de la fourchette, donc nettement plus bas que la grippe dite espagnole de 1918-1919, ce serait effroyable.

Mais on pouvait y échapper presque totalement et on peut y échapper encore en grande partie. On a refusé de tout faire au début de l’épidémie pour tester les personnes asymptomatiques ou à symptômes bénins ayant été en contact avec les cas avérés, comme cela a été fait en Corée, à Taiwan et dans des régions chinoises hors Hubei. Olivier Véran, dans une véritable obstination criminelle, vient de réitérer le refus de ces tests massifs avant la fin du confinement. Il faut le dire franchement, cela revient à dire : condamnons des dizaines de milliers de personnes à mourir, on verra ensuite. Lisez ces instructions au corps médical en Corée, datant du 13 février dernier (il y a 5 semaines). Ce que permettent les tests massifs, c’est de traiter avant les symptômes critiques, les cas de personnes âgées de plus de 65 ans ou ayant une pathologie associée, c’est à dire en Italie, 99% de ceux qui ont abouti à des décès. Les traiter avec des anti-viraux (soit le lopinavir 400 mg / ritonavir 100 mg, soit la chloroquine 500 mg7). Oui, il y aura encore des cas qui auront échappé à la détection ou des cas pour lesquels le traitement anti-viral ne fonctionnera pas. Et il y aura l’inertie des effets de la politique suivie jusqu’à présent. Mais les services de réanimation pourront dans un délai bien plus bref traiter ces cas et les cas jeunes sans pathologies associées sans être submergés. Le refus de prendre immédiatement cette approche est criminel. J’appelle chacun, qu’il soit épidémiologiste, soignant ou simple citoyen ayant lu ce texte à interpeller tous les décideurs politiques sur l’adoption de cette approche. Qu’on n’invoque pas l’absence de tests, l’Espagne vient de s’en procurer plus de 600 000 !

Donc, confinons-nous rigoureusement, aidons massivement ceux qui ont des conditions de vie qui le rendent difficile plutôt que de leur coller des amendes, logeons et nourrissons sans tarder les sans logis ET LES MIGRANTS, confinons la surveillance de masse et les mesures au service de l’économie marchande dans ce qui est directement utile aux êtres humains. Et dès aujourd’hui, achetons ou mendions des tests à la Chine et aux autres pays qui produisent plus que leurs besoins8, et testons tous ceux qui ont des syndromes grippaux et s’ils sont positifs, apportons-leur le suivi médical décrit plus haut. Si des productions françaises ou européennes s’y ajoutent, tant mieux bien sûr. Et finançons durablement notre recherche, sans interrompre ce soutien quand le COVID ne sera plus qu’un souvenir lointain.


  1. Non ce n’est pas un télétravail, c’est un travail tout court. []
  2. On s’intéressera aussi, bien sûr, à la proportion de ceux qui auront une forme grave de la maladie. []
  3. J’ai une habilitation à diriger les recherches dans ce domaine combinant les mathématiques et l’informatique que les américains appellent « mathématiques concrètes », mais très honnêtement, ce sont plutôt mes souvenirs des mathématiques de terminale et du premier cycle qui me sont utiles aujourd’hui. []
  4. C’est à dire du pourcentage de personnes infectées par le virus. []
  5. Entretien avec Caroline Coq-Chodorge sur Mediapart. []
  6. « Normalement », un virus qui tue trop son hôte tend à disparaître au profit de variétés moins virulentes, ce ne sera pas forcément le cas ici. []
  7. Didier Raoult a choisi 600 mg dans ses essais. Note rajoutée le 22 mars à 21h : Je n’apprécie pas plus ses méthodes que les plus sévères de ses critiques, mais ne jetez pas l’idée de traitement précoces aux antiviraux, que la chloroquine en soit un efficace ou pas, avec votre rejet de son promoteur français. []
  8. Le refus de le faire est le signe soit d’une xénophobie rampante, soit d’un patriotisme marchand obtus qui a par exemple conduit la France à refuser de participer aux marchés conjoints d’achats de dispositifs médicaux mis en place par la Commission européenne. []

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