Le dégonflement de la fable économique des données

La proposition de la Commission européenne de taxer à un taux de 3% les revenus de l’exploitation des données personnelles en Europe et son affirmation que cette taxation rapporterait 5 milliards d’euros sont une extraordinaire occasion de réaliser enfin que l’exploitation des données personnelles, loin d’être un nouvel or noir, n’est sur le plan économique qu’une baudruche agitée par des groupes d’intérêt pour empêcher qu’on s’intéresse aux vraies conditions de la production de valeur et pour masquer qu’il s’agit dans la captation des données essentiellement de pouvoir et non d’économie. Qu’on y réfléchisse un instant. 167 milliards d’euros (les revenus qu’on se propose de taxer) c’est 1,11% du PIB européen. Certes, il n’est prévu de taxer que des sociétés au chiffre d’affaires important, mais celles-ci concentrent l’essentiel de l’exploitation économique des données personnelles. Et il s’agit ici de revenus et non de valeur ajoutée. La valeur ajoutée correspondant à l’exploitation des données personnelles est plus que probablement inférieure à 0,5% du PIB européen, ce qui corrobore les observations selon lesquelles l’ensemble des activités de publicité ou similaires n’ont jamais dans l’histoire représenté plus de 1,5% du PIB et qu’elles ne sont pas supérieures aujourd’hui. C’est d’ailleurs un des bénéfices majeurs de la réflexion sur la fiscalité que de nous révéler des faits soigneusement cachés par les dogmes et leur clergé. Au passage, remarquons que la Commission européenne reprend– dans une forme bien conçue – la proposition 10 des Éléments pour la réforme du droit d’auteur et des politiques culturelles liées de La Quadrature du Net. Merci, il y a encore du boulot pour les 13 autres, mais c’est mieux que rien.

Pourquoi donc fait-on tant de bruit autour de ce nain économique ? C’est qu’il ne s’agit pas d’économie, mais de pouvoir. Pas le pouvoir de faire acheter qui a toujours été largement mythique. Le pouvoir tout court. Celui d’organiser l’environnement où se construisent les visions du monde, le pouvoir sur les pensées et les corps. Et qu’importe qu’il ne produise que du chaos, de la destruction et de l’insensé. Au désastre qu’il produit, ce pouvoir répondra en demandant d’en avoir plus pour corriger ses méfaits. C’est par en dessous, par le sens construit au sein de groupes qui se dotent de leurs propres outils de savoir que peut émerger un monde d’après. Il est déjà là en bribes, mais pour en apercevoir les prémisses, il faut se débarrasser des dogmes.

This post is also available in: English

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires