Ne demandez pas à Nuit Debout de ressembler à nos vieilles attentes

Ce texte a suscité un commentaire critique de Joachim Séné sous le titre Fragment d’un débat en cours auquel j’ai ensuite répondu en commentaire à son billet. Suite à ce débat, j’ai préféré modifier le titre de mon billet initial en remplaçant « illusions » par « attentes ».


C’est toujours difficile de parler de l’intérieur de quelque chose qui en train de se faire, de s’inventer, d’errer et trouver plusieurs chemins, de se diviser et se trouver. Surtout qu’on sait que ce quelque chose est fait de dizaines de milliers d’unes et d’uns qui chacun apportent une pièce singulière au puzzle. Mais progressivement, au-delà du ressenti immédiat il devient possible de formuler quelques hypothèses qui sont aussi des choix à défendre. Ne perdons pas trop de temps à contempler les nombreux commentateurs médiatiques ou intellectuels incapables de saisir un mouvement où le plus important de ce qui se passe tient dans des conversations sans micro, projetant les hypothèses les plus absurdes sur le devenir de Nuit Debout. À les voir se demander si elle1 va devenir un parti politique2. Et non Nuit Debout ne deviendra pas non plus un mouvement insurrectionnel révolutionnaire, même si oui, enfin l’oligarchie sent que pourraient se dresser contre elle des forces significatives et devient encore plus violente, de plus en plus brutale, dans les mots comme dans les actes. Et pour le malheur de ceux qui appellent depuis 40 ans à la grève générale chaque fois qu’un semblant de mouvement social apparaît, non, les nouveaux types de travailleurs mettront encore longtemps à construire leurs collectifs, même s’il est immensément important qu’ils fassent ces jours-ci quelques pas dans cette direction.

Est-ce un échec de Nuit Debout ? Pas une seconde.

Car ce que fait Nuit Debout, c’est de construire l’embryon, le noyau d’une nouvelle forme de citoyenneté, réunissant les exigences sociales, écologiques et culturelles, utilisant les moyens numériques (et progressant rapidement sur ce plan) en association avec l’occupation de cet espace physique dont on mesure à cette occasion à quel point il échappait au commun. Cette nouvelle forme de citoyenneté mobilise des jeunes comme le faisaient déjà des mouvements thématiques, mais c’est un changement profond qu’ils ne soient pas seulement fédérés, mais bien fondus en un alliage. Et ces jeunes sont, j’en témoigne, accueillants, presque avec une tendresse moqueuse, aux plus âgés, à condition qu’ils y viennent pour aider avec écoute, propositions et outils. Il y a certaines tensions internes à Nuit Debout qui sont fécondes : celle entre exister et agir, en particulier. Aussi paradoxal que ce puisse paraître pour ceux que l’absence de perspectives d’action contre des pouvoirs distants et difficiles à atteindre a démoralisé année après année, je crois que dans ce moment que nous vivons, exister, se reconnaître, partager des savoirs, s’exprimer par tous les moyens, forger les mots qui démontent les pouvoirs, permettre à chacun de les faire siens, c’est agir. Donc venez-y, en être, en silence ou en conversations, y apporter votre regard et votre écoute et porter partout ce qui s’y passe, à savoir la révélation que l’obscénité d’un monde qui poursuit les lanceurs d’alerte et protège les politiques criminelles ne tient qu’à notre consentement. Mais ils continuent dites-vous, il faut les empêcher. Bien sûr, ils continuent, mais ne sentez-vous pas qu’ils savent déjà que c’est condamné, qu’ils guettent nos faux pas pour continuer autrement ?

Non Nuit Debout n’a pas franchi les barrières sociales et culturelles, et même à travers sa diffusion géographique qui progresse vite, se heurte aux barrières invisibles entre populations. Mais là où 40 ans d’action sociale et urbaine n’ont pu les dépasser, quel chemin déjà. Ce noyau fragile, chérissons-le, aidons le à grandir, laissons-le mûrir sa propre identité. Amenons-y ce que nous avons construit dans nos pratiques de toutes sortes. Protégeons-le contre ceux qui l’attaquent, les fascistes qui voient déjà le monopole de la colère des délaissés leur échapper, les rentiers du politique et ceux qu’ils servent, prêts à tout pour sauver le système post-démocratique. Mais aussi ceux qui veulent de l’intérieur le rabattre sur d’autres identités. Nuit Debout n’est qu’une composante d’un futur écosystème qui renouvelera le politique. Mais c’est le terreau des futurs. Et on verra bien lesquels.

  1. Ce mouvement est féminin. []
  2. Comme Podemos émergeant du mouvement des indignés espagnols, disent-ils, montrant ainsi qu’ils ignorent l’alchimie complexe du mouvement du 15 mai, de PartidoX et X-net, des alliances en comun. []

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