Numérique, travail et valeur

Chroniques et débat sur France-Culture ce matin avec Benoit Bouscarel, Brice Couturier et Daniel Cohen sur l’impact du numérique sur l’emploi et les droits sociaux. Profondément frustrant, mais néanmoins occasion de rebondir. Ces commentateurs se sont enfin rendus compte de ce que nous savons depuis quarante ans, à savoir que si le développement du numérique s’effectue principalement dans le cadre d’une économie capitaliste qui ne rêve que de rendre les profits indépendants du travail humain, ses conséquences ne seront pas joyeuses. Une petite classe de profiteurs se prenant pour de grands innovateurs alors qu’ils ne font qu’automatiser tout ce qui peut l’être à l’ère de l’information ne laisseront subsister que les emplois d’un nouveau prolétariat de magasiniers surveillés par des caméras dotés d’algorithmes de détection de perte de temps, de conducteurs de ces drones sociaux, de services à la personne exécutés dans des conditions qui font de l’humanité un exploit sportif et de préposés à calmer les insatisfaits des automatismes. Tous les emplois intermédiaires mêlant réflexion, attention et action, ceux qui réclament du temps hors de l’exécution de tâches optimisées, qui relèvent de métiers, sont et seront de plus en plus en danger, en procès permanent d’être trop coûteux, un boulet que les profiteurs déjà nommés ne toléreront que lorsqu’il s’agira de torcher le cul de leurs vieux à eux ou d’enseigner à leurs enfants surdoués, et encore. Et les mêmes commentateurs de se lamenter que tous ces brillants jeunes innovateurs n’aient pas encore construit les bases d’un nouveau développement économique basé sur le numérique qui serait porteur d’emplois dignes de ce nom. Et comme ils sont intelligents, ils en viennent à l’idée qu’il va falloir mettre en place de nouvelles formes de dispositifs sociaux, Daniel Cohen de retour de Belgique parlant du revenu minimum d’existence dont on s’occupe beaucoup par là1.

Pourquoi est-ce si frustrant ? Parce que toutes ces réflexions considèrent le numérique comme un facteur exogène, dont le développement n’a pas été structuré par un contexte politique et économique, et dont l’impact sur les devenirs humains échapperait à toute volonté. Le numérique, ce serait les algorithmes substitutifs au travail humain, la captation des externalités positives de tout ce qui est non marchand, l’âge de l’accès gratuit et de la misère pour ce qui ne peut pas l’être. Et on continuera à agiter sécurisation professionnelle et revenu de base comme des solutions magiques pour remédier à notre impuissance, tout en ayant de grands doutes sur la possibilité de les mettre en place, mais on fait ce qu’on peut.

Il faut revenir à la base du rapport entre numérique, valeur et économie, jeter à la poubelle tout ce qui prétend décrire une essence du numérique et donc le dépolitiser, confiner le politique dans l’adaptation à ses conséquences. Le numérique de la gratuité publicitaire et de la substitution au travail pour réduire les coûts et la dépendance à l’égard des êtres humains toujours susceptibles d’avoir leurs propres idées sur ce qui est juste et bon, c’est un projet, qui a été soutenu, organisé ou au minimum toléré pendant les trente dernières années. Vous pensez que c’était inévitable ? Et bien regardons un peu.

Le numérique, tel que Yochai Benkler nous l’a fait comprendre, ce peut être aussi (et cela dépend de nous), ce qui rend possible une immense gamme d’activités humaines d’expression, de pensée, de socialité, d’échange et de coordination. Activités se déroulant pour l’essentiel dans la sphère non-marchande. Activités créatrices d’une valeur immense que nous ne savons pas mesurer. Et cette valeur, dont l’essentiel s’internalise dans les capacités et l’esprit de chacun, nous sommes coincés depuis 30 ans à tenter de la rabattre sur la valeur des modèles d’affaires et des investissements capitalistes. Et on s’étonne que ça ne marche pas ? La véritable valeur produite par le numérique (c’est à dire celle qui est humainement valable) ne peut s’échanger que d’humain à humain, ou d’un humain à un collectif humainement représentable (Mediapart si vous avez besoin d’un exemple). Pour produire cette valeur, nous avons besoin d’infrastructures communes, comme l’internet neutre et libre. D’éducation et de culture. Et pour qu’il y ait des êtres humains, il vaut mieux qu’il y ait aussi un environnement vivable, de la bouffe (bonne si possible), un système de santé publique et des tas d’autres choses dont l’existence dépend aujourd’hui du fait que nous leur allouions des ressources et que nous empêchions des prédateurs capitalistes de nous priver de ces ressources. Et oui, on peut le vouloir. On peut sévèrement dissuader les modèles de gratuité publicitaire (le comble du marchand, celui où c’est le consommateur qui est le produit). On peut imposer le respect des droits sociaux à tous ceux qui veulent uberiser notre monde, parce que c’est chez nous que ça se passe, pas à l’autre bout du monde comme la production matérielle juste à temps délocalisée. On peut refuser que les services publics soient gérés comme des drones sociaux où on a d’un côté des agents essorés de Pôle Emploi à gérer l’impossible et de l’autre l’algorithme de radiation. On peut, suffit de vraiment vouloir. On peut dissuader les rentes et capturer ce qui s’en évade. Et on peut encourager fortement tous les mécanismes qui articulent positivement bien-être social et activités non marchandes : le financement participatif, les mécanismes de mutualisation spécialisée dans chaque domaine et même une dotation de base où on donne à chacun une somme qu’il peut librement allouer à des projets ou acteurs de son choix (voir la section 8.3 de Sharing / en anglais).

Tiens, c’est cette année, pas que ça commence, mais que ça continue. Z’en êtes ou quoi ? Voulez continuer à vous lamenter ? Vous allez laisser l’État de sécurité nous priver du retour du politique ? Vous allez abandonner le numérique à la pitoyable caricature des GAFA et de leurs copies françaises ? Facebook, c’est moins d’un euro de CA par mois et par utilisateur. C’est quatre fois moins qu’Arrêt sur images, cinq fois moins que Nuit et Jour, 8 fois moins que publie.net en abonnement individuel2 ou Mediapart, des dizaines de fois moins que ce que vous dépensez pour avoir un ordinateur et l’internet où vous me lisez apparemment. Mais voilà que je mets à compter comme eux, je vous dis, c’est une maladie contagieuse.

  1. Car le Basic Income European/Earth Network de Philippe van Parijs y est implanté et que Jean-Marc Ferry y agite l’idée de revenu de citoyenneté. []
  2. Lien publicitaire. []

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