De l’action par mauvais temps

Je tente ici un exercice périlleux. Celui de mobiliser en partageant doutes et espoirs plutôt qu’en invoquant diverses catastrophes. Il ne manque pas de ces dernières et elles suscitent de fortes réactions. Mais au bout du compte le catastrophisme prive chacun de l’essentiel, la capacité à construire le futur avec les autres. En entendant sans fin répéter que le mérite essentiel de la construction européenne était de nous avoir évité la guerre, je me suis depuis longtemps dit, outre qu’elle ne l’a pas évitée à tout le monde, qu’en pensant l’Europe sur ce seul registre, on finirait par la produire la guerre, à ses confins et dans son territoire et plus encore entre les chacuns qui la composent, simplement parce qu’on aurait découragé les efforts de lui donner un autre contenu. C’est aussi vrai du catastrophisme climatique. Ceux qui pensent que la seule perspective de la catastrophe suffira à souder l’humanité seront récompensés par une autre catastrophe, humaine et sociale. Ce qui mobilise vraiment, qui crée de nouveaux liens, c’est le faire ensemble. Même si bien sûr il mêle le faire contre et le faire pour, c’est le second volet qui lui donne force. C’est pour cela que je tente depuis quelques années de tenir une chronique littéraire des néotopies, ces désirables déjà partiellement réalisés que d’autres appellent parfois utopies concrètes.

Il fait mauvais temps. Là où ne règnent pas les dictatures et le totalitarisme, nous vivons en régime d’oligarchies post-démocratiques. Oligarchies parce qu’il s’agit de gouvernement par un petit nombre et pour le bien d’un sous-ensemble très minoritaire de la société, mêlant de façon de plus en plus intriquée les intérêts financiers, les médias, le complexe militaro-industriel, les courants dominants de la classe politique et des hyper-privilégiés. Post-démocratiques, parce que dans ces régimes, les rituels traditionnels de la démocratie, notamment les élections au suffrage universel, sont toujours en place mais dans des contextes institutionnels (modes de scrutin et désignation des candidats) et médiatiques qui aboutissent dans la plupart des cas à l’absence de toute alternative réelle aux politiques conduites. Un très grand nombre de personnes soucieuses du devenir des sociétés se retrouvent dans des situations où le seul acte électoral conforme à leurs vues est l’abstention.

Il se trouve que ces régimes oligarchiques post-démocratiques sont aujourd’hui acculés, leur incapacité à agir pour un quelconque bien social ou humain étant devenue évidente pour beaucoup et leur repli sur les politiques guerrières et sécuritaires n’enthousiasmant heureusement qu’une partie des populations. Cette situation les rend brutaux et arrogants, notamment dans l’affirmation des anciens dogmes. Ils négligent les manifestations issues de la société, ne prêtant attention qu’à des groupes d’intérêts établis1 qui leur servent de justification pour abandonner les quelques promesses de justice ou d’ouverture aux biens communs qu’ils ont été contraints de faire. Est-ce une catastrophe ? Non, tout le contraire, c’est le signe que si nous agissons avec force et pertinence, des basculements majeurs et imprévus peuvent se produire dans un sens positif. La seule vraie catastrophe, c’est le maintien des trajectoires actuelles qui nous la garantit.

Qu’est-ce que cela veut dire pour le numérique, comme sphère de développement d’activités humaines, comme espace politique et comme moyen d’action sur d’autres sujets ? Qu’est-ce que cela veut dire pour l’action d’un collectif associatif comme La Quadrature du Net ? Je laboure ces questions depuis des années, et c’est un chemin parsemé de doutes. Commençons par le numérique. Il a connu une contre-révolution majeure et brutale en 2005-2006, où à partir de quelques graines de centralisation existantes (notamment les moteurs de recherche) une immense part des activités créatrices et sociales des êtres humains ont été capturées par quelques grands fabricants d’ordinateurs infirmes2, fournisseurs de service et distributeurs, chemin sur lesquels les opérateurs de télécommunications et les éditeurs tentent de les suivre pour prendre leur revanche sur les ordinateurs et internet. Dix ans plus tard, quelques commentateurs un peu paresseux tentent de se faire reconnaître comme devins en affirmant qu’on vous l’avait bien dit et que c’était la vérité du numérique depuis toujours, vérité que les marchands d’utopie avaient négligée et paf bien fait pour eux. Pendant ce temps, ceux qui depuis l’origine ont problématisé le numérique, qui l’ont compris comme espace de luttes politiques ont réagi depuis 2007 et surtout depuis 2010. Le rétablissement d’une autonomie des personnes et de leur capacité à agir dans l’espace numérique en collaborant dans des groupes petits ou grands, chacun se dotant de ses propres visions de ce qui y a une valeur et des outils ou règles qui les servent n’est pas simple. D’abord parce qu’il ne s’agit pas de revenir à le situation antérieure où seule une minorité socialement et éducativement privilégiée s’était emparée du Web mais d’en donner la capacité à des groupes sociaux qui sont entrés dans l’ère numérique par le biais des services « asservissants », ceux-ci leur ayant proposé un pacte faustien d’échange entre capture et des capacités nouvelles qu’ils ne sont pas prêts à abandonner. Ensuite parce qu’il s’agit d’une re-transformation semblable à la réorientation des modèles de production pour laquelle on mesure toute la difficulté à sortir des trajectoires établies. Malgré cette difficulté, des réalisations incroyables sont en gestation, que dis-je sont là à portée si nous savons empêcher qu’on nous empêche de nous en saisir. Si vous n’y croyez pas, visionnez ceci (en anglais, sous-titrage urgent). Et ce n’est qu’un des aspects de ce qui mûrit.

Il ne s’agit pas juste de restaurer notre souveraineté numérique. Il s’agit aussi de donner à son usage une orientation sociale fondée sur la reconnaissance des biens communs, du partage, de la valeur des pratiques non marchandes, de l’action sur l’économie pour y encourager les modèles qui sont compatibles avec les biens communs et les conditions d’existence des pratiques non marchandes. Tout cela est en gestation, et le résultat est que la terre est en train de s’effondrer sous les pieds des régimes oligarchiques post-démocratiques. Et comme il est très pénible de quitter un pouvoir dont on a si bien abusé, ils sont prêts à tout pour nous empêcher de réaliser cette perspective. Tout le montre, l’attitude à l’égard des alternatives politiques émergentes en Europe, le régime de peur permanente dans lequel ils veulent nous faire vivre, la stratégie du choc et du pressurage infini du temps, le traitement de toute affirmation radicale comme une criminalité. Mais aussi l’attaque directe contre ce dont nous avons besoin et dont ils détiennent encore certaines des clés : la neutralité des réseaux numériques, le chiffrement et l’anonymisation, la possession en plein droit des appareils informatiques par leurs usagers, la liberté de faire tourner les logiciels de son choix sur ceux-ci.

C’est dans ce contexte qu’il faut juger de l’utilité de La Quadrature du Net. Elle marche sur deux pattes (enfin deux pour chacun de ceux qui y participent). La lutte acharnée contre tout ce qui veut nous priver des libertés et des droits fondamentaux constitutifs de notre capacité à agir dans le monde contemporain. Et l’information et la capacitation de tous ceux qui veulent s’y engager, modestement, à travers notre collaboration avec d’autres organisations et initiatives, mais aussi à destination de chaque personne qui veut s’y intéresser.

C’est par mauvais temps qu’on juge les marins et, c’est moins connu, les montagnards. Alors jugez de ce qu’il en est de notre action pour élever le coût de toutes les atteintes aux droits fondamentaux, pour faire reconnaître aussi timidement que ce soit la valeur des composants des mondes du commun et de la collaboration, pour préserver ses fondements, pour aider chacun-e à être acteur et créateur et non seulement consommateur ou détenteur de temps d’audience. Et si cela vous paraît valoir le coup, donnez-vous les moyens que nous continuions. C’est par là.

  1. Des pigeons aux gros bénéficiaires de la PAC, des lobbies des industries culturelles et des sociétés de gestion liées aux bénéficiaires de niches fiscales en passant par les publicitaires. []
  2. J’entends par là tous des dispositifs informatiques mobiles ou fixes– smartphones (ceux qui rendent progressivement leurs usagers stupides), liseuses, boîtes de connexion à internet et tablettes dans la plupart des cas –qui prétendent priver leurs usagers du contrôle sur les logiciels qui s’y exécutent et contraindre les fonctionnalités disponibles. []

Un seul commentaire

  • Merci. Très intéressant. Vous réussissez votre pari fait d’entrée de jeu. Un ami québécois qui étudie la littérature numérique m’a fait connaitre votre blogue. À suivre…

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