Filtre médiatique et abus de pouvoir

Les porteurs d’initiatives citoyennes se trouvent à l’égard des médias de grande audience dans une situation perverse. Cette situation résulte de la coexistence entre une domination toujours forte des médias centralisés de flux télévisuel et radio et l’émergence encore imparfaite de mécanismes pair à pair de communication entre citoyens et groupes de la société civile. Comme acteurs de l’activisme numérique, nous l’avons, à La Quadrature du Net, vérifié trop de fois : un sujet peut enflammer toute l’espace des communications numériques, mais ne va devenir présent dans les grands médias que trop peu et surtout trop tard, pour constater post-mortem les dégâts du défaut de débat démocratique. Nous verrons si la situation sera différente en ce qui concerne le Projet de loi renseignement qui sera adopté demain en Conseil des Ministres. Lors de la longue campagne du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, le filtre médiatique était resté inamovible jusqu’au bout, ne relayant qu’un petit échantillon de paroles critiques souvent caricaturées. Cependant, l’intensité du débat qui s’était progressivement construit directement entre citoyens avait fait que ce filtre médiatique n’avait au bout du compte pas empêché que les citoyens dans leur ensemble soient bien au fait des positions en présence et décident comme ils l’entendaient.

Comme les lecteurs de ce blog le savent, c’est un autre type de campagne qui m’occupe ces jours-ci : celle qu’à quelques-uns (mais avec le soutien d’importantes associations citoyennes) nous avons construit pour permettre à chacun de manifester une solidarité concrète et politique avec le peuple grec, de défendre la liberté de choisir des alternatives politiques progressistes en Europe. Cette campagne a deux caractéristiques : elle utilise un mécanisme inhabituel pour des campagnes politiques sur un sujet d’intérêt général1, celui du financement participatif; et elle permet par ce biais à chacun d’agir concrètement sur un sujet où le sentiment d’impuissance domine pour beaucoup malgré d’importantes mobilisations comme celle de Blockupy aujourd’hui.

On pourrait donc penser que les médias d’information, même sans partager les vues de ceux que nous entendons soutenir, s’intéressent à ce qui est en train de se passer. Et c’est bien le cas… pour les médias numériques, avec le soutien que nous apporte Mediapart ou la couverture généreuse que rue89 a fait de notre projet. Mais zéro couverture télévision ni radio de grande écoute, les deux minutes que j’ai pu consacrer à notre campagne à La grande table de France-Culture où j’étais invité pour un autre sujet ne pouvant en tenir lieu, pas plus que la sympathique et utile couverture par l’émission Net plus ultra de France-Inter diffusée le samedi matin à 5h20. Les porteurs d’idées ou de projets qui s’estiment injustement filtrés sont face à un dilemne. S’ils protestent, ils s’exposent à passer pour prétentieux (le temps d’antenne est rare et pourquoi leur sujet serait-il plus intéressant que d’autres), complotistes ou émules de Georges Marchais et du Front National (qui lui fait l’objet d’une couverture médiatique démesurée). Plus encore, ils craignent de compromettre leurs maigres chances en quittant la position de quémandage poli.

De peuple à peuple sur KissKissBankBank

Alors disons simplement que nous espérons être démentis dans les quelques jours qui viennent. Nous serions vraiment ravis de nous être trompé en imaginant que la solidarité avec la Grèce, surtout quand elle entend ouvrir des alternatives citoyennes dans d’autres pays, est un sujet avec lequel on ne plaisante pas en post-démocratie. Mais tout de même, nous insistons un peu. C’est qu’une tragédie se déroule sous nos yeux. Une tragédie politique, les désastres humanitaires n’en étant que les conséquences lointaines qui dans le confort des bureaux technocratiques sont bien cachées derrières des couches d’indicateurs dont l’absurdité éclate pourtant aux yeux de toute analyste sérieux. Cette tragédie politique a connu une nouvelle étape hier lorsque Declan Costello, Directeur dans la DG Affaires économiques et monétaires à la Commission européenne et surtout représentant de la Commission à la Troika en Grèce a intimé au gouvernement grec l’ordre d’arrêter l’adoption des « lois d’urgence sociale » que le parlement grec doit adopter aujourd’hui. Declan Costello affirme que ces lois seraient contraire à l’accord du 20 février avec l’Eurogroupe. Le gouvernement grec dit le contraire de façon assez convaincante. Mais quoi qu’il en soit, qui a le droit d’en décider sinon les citoyens de Grèce et d’ailleurs et ce qui leur tient lieu de Cours Suprêmes ? En attendant la Grèce à un droit absolu a l’expérimentation de nouvelles approches. C’est ce droit que notre campagne De peuple à peuple défend, en même temps qu’elle aide concrètement aux intiiatives sociétales de solidarité. Alors si vous êtes simple citoyen (ce terme inclut pour nous tous les immigrés qui sont injustement privés de leur droits de citoyens, bien sûr) n’attendez pas pour contribuer à la campagne.

  1. Des organisations spécialisées ou des actions ponctuelles y recourrent, mais on ne trouvera pas d’équivalent de notre campagne actuelle dans la brève histoire des nouveaux modèles de financment participatif. []

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