Un fossé entre deux cultures politiques

Vendredi 27 février, j’étais à Montreuil pour une réunion sur « Grèce contre austérité : faisons la fête à la dette ». Des personnes participant à l’organisation de la réunion m’avaient invité à y présenter la campagne de solidarité politique avec la Grèce De peuple à peuple, que nous organisons à quelques personnes regroupées sous le nom INTERDEMOS.

Deux choses m’ont frappé. D’abord, l’intervention de Roxanne Mitralias (Siriza France). Elle a fait un exposé remarquable de précision et d’honnêteté intellectuelle en 3 temps :

  • Un tableau de la crise sociale et humanitaire résultant de plus de 5 ans de politique troikienne. Ce tableau était d’autant plus poignant qu’elle ne jouait pas du tout sur le pathos, présentant les faits à travers des statistiques (qu’on retrouvera pour l’essentiel sur la partie « contexte » de notre projet sur KissKissBankBank).
  • L’affirmation qu’après avoir lu et relu les documents de l’accord passé avec l’Eurogroupe, il lui était tout simplement impossible de conclure sur le point de savoir si le gouvernement disposera ou non d’une marge de manœuvre pour ses politiques. Elle a souligné cependant que le dépôt par le gouvernement de cinq projets de loi à visée sociale lui semblait une indication que la balance penchait plutôt du coté de la capacité d’action. Nota : ces lois déposées cette semaine portent sur la fourniture gratuite d’électricité à 300 000 familles, la protection contre l’expulsion de 30 000 familles, des aides au peiment des arriérés d’impôt et des mesures pour les ménages en situation de surendettement 1.
  • Enfin elle a décrit trois scénarios qui sont envisagés au sein des forces qui soutiennent le gouvernement, éventuellement de façon critique.
    1. Le premier scénario mise sur le fait que la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale apporterait des ressources suffisantes pour donner une marge de manœuvre d’action gouvernementale pérenne sans qu’il soit besoin d’en passer par les guichets d’un troisième memorandum une nouvelle fois. Bien que soutenant évidemment les politiques de lutte contre la fraude et l’évasion fiscale elle estime peu probable qu’elles parviennent à dégager rapidement des ressources très importantes.
    2. Le second scénario serait celui d’une sortie de l’euro et de l’Europe. A son sens (de spécialiste de l’agriculture), ce serait vraiment désastreux : après 30 ans de PAC la Grèce est devenue complètement dependante en matière alimentaire et n’a pas d’industries exportatrices pour compenser. Un scénario de forte pénurie est probable. Elle souligne qu’il est important que la Grèce puisse retrouver une agriculture paysanne et un degré bien plus important d’autosuffisance agricole et alimentaire, mais que c’est l’affaire de nombreuses années, pas de quelques mois.
    3. Le troisième scénario, qui est le seul qui lui paraît crédible, même s’il présente de fortes incertitudes est de reconquérir des marges de manoeuvre plus importantes grâce à une meilleure capacité de négociation (par rapport à maintenant). La capacité de le faire dépend du soutien des citoyens et de la solidarité internationale y compris financière. Dans ce scénario la menace d’annulation unilatérale d’une partie significative de la dette2 pourrait être utile et pour que cette menace produise son effet, il faut être prêt à la mettre en exécution.

J’ai eu la chance de présenter l’initiative De peuple à peuple en trois minutes juste après cette intervention. Il m’a semblé que la réception en a été bonne et les échanges avec des personnes du public dans la suite de la soirée me l’ont confirmé. Mais le vrai enseignement pour moi de cette soirée n’est pas là. Il est dans la perception aigüe, douloureuse d’un fossé infranchissable entre deux formes de culture politique. Un épisode survenu lors des interventions du public après la projection d’un documentaire et une table-ronde, l’illustre à merveille. Deux intervenantes qui n’étaient pas encore arrivées lors de ma présentation, demandent toutes deux « mais pourquoi ne s’organise-t-il pas une grande collecte citoyenne de solidarité avec le peuple grec ? ». Un autre intervenant affirme alors que plutôt que de faire ce genre d’opération qui nous éloigne des fondamentaux politiques, il n’y a qu’à se battre pour annuler la dette. J’attends alors que le modérateur mentionne notre initiative. Voyant qu’il ne le fait pas, je demande la parole qu’il me refuse. J’ai pu néanmoins retrouver les deux intervenantes et leur parler, mais pas à tous les autres qui pouvaient se trouver dans la même situation.

Je me bats pour que la plus grande partie de la dette grecque soit annulée tout autant que ce monsieur. Je suis d’ailleurs heureux qu’il le fasse aussi. Mais sur le bureau où je tape ces lignes, il n’y a pas un bouton rouge marqué « annulation de la dette ». Nous avons construit une opération modeste et pour autant ambitieuse pour que le peuple grec et le gouvernement qu’il s’est choisi ne soient pas totalement isolés en Europe, pour que lorsqu’un Rajoy nie l’évidence de son attitude criminelle au Conseil européen en tentant de dresser les espagnols contre la Grèce et d’éviter la correction qui devrait l’attendre aux élections, il y ait en face une force citoyenne internationale pour démentir. Pour qu’en France aussi s’ouvrent des perspectives d’alternative politique pour l’instant fermées par la persistance de partis et de formes d’action qui ne parlent pas à tous ceux qui vivent dans une autre culture politique. Une culture politique qui mêle les utopies concrètes que nous construisons quotidiennement, le combat quotidien pour la justice sociale, la création et l’innovation partagée. Qui n’oppose pas le faire et les grands buts. Qui reconnaît les autres qui font dans des directions compatibles et tisse des liens avec eux. Qui n’a pas peur de poser des questions auxquelles on n’a pas encore les réponses. Qui s’en bat du narcissisme de la petite différence et lui préfère la force du commun et du divers. Tiens, cette culture là, elle était présente à la soirée d’hier de Tenons et Mortaises, une initiative parmi des centaines qui manifestent ces nouvelles cultures politiques. Elle était aussi présente à Montreuil vendredi, chez ceux qui animaient les tables des actions de terrain, ou dans le petit film d’animation Monsieur Raymond et les philosophes, de Catherine Lafont produit par la coopérative DHR.

De peuple à peuple sur KissKissBankBank

En lançant De peuple à peuple, nous avons pris un grand risque. Nous voulons faire vivre et mûrir de nouveaux liens d’action commune et de solidarité entre citoyens dispersés, et par là, contribuer à soulever la chape de plomb qui pèse sur les possibles. Mais si notre initiative échoue, le résultat peut être inverse, cela peut renforcer encore le mépris des gouvernements de la post-démocratie finissante pour leurs sociétés. Ce risque vous avez entre les mains la possibilité de l’écarter. Et il était à tout prendre plus faible que celui de rien faire et de discourir sur pourquoi.

  1. Ces mesures à impact budgétaire faible ou nul ne vont évidemment pas sortir la Grèce de la crise terrible où elle a été plongée. ais, par l’amélioration de la situation d’un nombre significatif de personnes, elles peuvent contribuer au maintien du soutien des grecs au gouvernement et ainsi renforcer sa capacité de négociation future. []
  2. Elle mentionne, comme je l’ai moi-même suggéré, l’annulation de toute la dette spéciulative accumulée entre le début de la crise financière et le pic de la dette. []

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