Faire l’histoire ou se chamailler ?

Hier fut une étrange journée. On avait passé deux semaines baignés d’une forte brise qui réveillait les esprits. Et puis soudain, ce fut un temps suspendu. Est-ce que l’accord (dont le contenu n’est pas encore finalisé) passé entre la Grèce et l’Eurogroupe marquait la fin d’un renversement historique et venu des citoyens de la construction européenne avant même que ce renversement se soit vraiment matérialisé ? Avec la petite lorgnette de notre projet De Peuple à peuple, alors même que les soutiens et relais dans les médias commençaient à s’accumuler, soudain les dons devenaient plus rares. Chacun se débattait avec les déclarations contradictoires des courants de Syriza, les uns affirmant que c’en était fait, le gouvernement était déjà passé à la broyeuse post-démocratique européenne dont on n’aurait pu sortir qu’en sortant de l’Union européenne et de l’euro (comme s’il y avait un ailleurs du désastre) et les autres qu’on n’avait fait qu’ouvrir la possibilité de nouvelles politiques, alors pourtant que la lourdeur de ce qu’il avait fallu sacrifier était manifeste.

Puis sont venus deux textes qui ont remis un peu d’ordre dans le chaos de mes pensées. Le premier est – dans un article de Bernard Marx dans Regards, la reproduction du discours de Yanis Varoufakis datant lui du Conseil européen du 11 février. L’article de Bernard Marx a le mérite de rappeler d’abord qu’il existe une presque-unanimité de tous les gouvernements européens (France comprise bien sûr 1) pour poursuivre dans un acharnement destructeur qui n’est pas seulement celui de l’austérité, mais bien celui de l’oligarchie postdémocratique qui a perdu tout autre sens que celui de sa reproduction. Le discours de Yanis Varoufakis montre les contortions auxquels il est contraint de se soumettre pour arracher un peu de temps et d’espace pour que son gouvernement puisse agir. Oui, le gouvernement grec vient d’accepter des choses (et en particulier une façon de poser les problèmes dans les termes même de ceux contre lesquels il tente d’exister) qui sont douloureuses. Mais ce qu’on lit dans ce discours, c’est que ce n’est pas pour rien, qu’il y une stratégie derrière.

Cette stratégie, il est revenu à Etienne Balibar et Sandro Mezzadra de l’exprimer dans un texte très important publié ce matin dans Libération sous le titre Syriza gagne du temps et de l’espace2. Je ne suis pas vraiment de la même tradition intellectuelle qu’Étienne Balibar, même si j’ai têté du jeune Marx et même du Capital dans sa version Kostas Axelos (tiens, encore un grec à qui nous devons beaucoup) dans ma prime jeunesse, mais il faut savoir reconnaître quand surgit la pertinence profonde d’une pensée. Cette pertinence, c’est celle de reconnaître que pour construire une nouvelle politique dans l’espace européen, après 40 ans de fondamentalisme marchand, il faudra de l’astuce, du temps, de l’espace. Et pour l’étayer, Étienne Balibar et Franco Mezzadra se réfèrent à un autre texte de Yanis Varoufakis, issu d’une conférence qu’il prononça au 6th Subversive Festival de Zagreb en 2013 et qu’il a publié sous une forme revue dans The Guardian le 18 février 2015 sous le titre How I became an erratic Marxist.

Je vous laisse lire ce texte qui est d’une immense importance (et qu’il faudrait de toute urgence traduire en français), plutôt que d’en faire une paraphrase qui serait forcément appauvrissante. Citons simplement (ma traduction) sa thèse centrale pour les besoins de mon billet d’aujourd’hui :

Les élites européennes se comportent aujourd’hui comme si elles ne comprenaient ni la nature de la crise dont elles sont responsables, ni ses conséquences pour le futur de la civilisation européenne. Leur atavisme les pousse à piller les possessions décroissantes des pauvres pour tenter de boucher les trous abyssaux du secteur financier, refusant de reconnaître que cette tâche n’est pas viable.

Malgré tout, devant ces élites de l’Europe plongées dans le déni et la confusion, la gauche doit reconnaître que nous ne sommes pas prêts à boucher le gouffre que l’effondrement du capitalisme européen ouvrirait avec un système socialiste en état de marche. Notre tâche est donc double. Premièrement de mettre en avant une analyse de l’état des choses que les européens bien intentionnés et non-marxistes qui ont été trompés par les sirènes du néolibéralisme trouvent éclairante. Et deuxièmement de compléter cette analyse avec des propositions pour la stabilisation de l’Europe — pour mettre fin à la spirale descendante qui à terme ne renforce que les bigots.

Plus haut dans le texte il précise :

Une sortie grecque, portugaise ou italienne de l’euro conduirait rapidement à une fragmentation du capitalisme européen, produisant une région accumulant un surplus récessif important à l’Est du Rhin et au Nord des Alpes, pendant que le reste de l’Europe souffirait d’une stagflation vicieuse. Qui croyez-vous qui bénéficiera de ce développement ? Le phœnix d’une gauche progressiste surgissant des cendres des institutions publiques européennes ? Ou les nazis d’Aube Dorée, les néofascistes assortis, les xénophobes et les escrocs au petit pied3 ? Je n’ai aucun doute sur lequel des deux groupes se sortira le mieux d’une désintégration de la zone Euro.

Je ne suis pas prêt, en ce qui me concerne, à souffler dans les voiles de cette version post-moderne des années 1930s. Si cela veut dire que c’est nous, les marxistes judicieusement fantasques, qui devons sauver le capitaliste européen de lui-même, qu’il en soit ainsi. Pas pour l’amour du capitalisme européen, de la zone Euro, de Bruxelles et de la Banque Centrale Européenne, mais simplement poour minimiser le coût humain de cette crise.

Maintenant, lisez bien, parce que je n’ai pas retracé tout ça pour vous inciter à être forcément d’accord avec Yanis Varoufakis, même si comme je l’ai dit plus haut, je trouve son analyse d’une importance essentielle. En tout cas, je suis persuadé qu’il y aura des gens qu’il ne convaincra pas. Nous allons donc vivre dans un monde où les deux positions vont coexister, celle qui défend les idées de Varoufakis, et celle qui défend que seul un dépassement du capitalisme pourra nous sortir de la crise, ou seule une restauration de la souveraineté par sortie des espaces les plus capturés par la postdémocratie peut régénérer la démocratie. Et c’est une autre question que je veux poser : allons-nous simplement nous lamenter de cette division, ou saurons-nous néanmoins faire progresser les exigences qui sont communes aux deux positions (humaines, sociales, écologiques, culturelles) ?

La réponse tient je crois dans la capacité à les maintenir au contact dans des initiatives horizontales européennes multiples, rassemblant les acteurs concrets de l’action solidaire mais aussi de l’élaboration de cultures et de citoyennetés vivantes. Je pense ici aussi bien à des projets comme De peuple à peuple (dont l’échec serait un très mauvais signe, donc à vos dons et relais) qu’à des initiatives comme Sécession dans le champ littéraire.

  1. Voir les déclarations répétées de François Hollande et Pierre Moscovici contre toute annulation de la dette et exigeant que tous les engagements souscrits par les gouvernements précédents de la Grèce soient tenus, déclarations qui ajoutent l’absurde à l’odieux, puisqu’on sait qu’il n’en sera rien, qu’une grande part de la dette ne sera jamais remboursée, que les engagements précédents sont intenables, que la question c’est de savoir si on y renoncera avant que le tissu social soit détruit plus encore. []
  2. Accès libre seulement dans un certain temps. Je redis pour la nième fois qu’il est honteux que Libération ose enfermer, fut-ce pour une journée ou deux, des textes dont le journal ne possède pas les droits et dont il ne rémunère pas les auteurs. []
  3. spivs dans la VO. []

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