Pensée et gouvernementalité algorithmiques (suite)

Dans mon billet d’hier, je saluais les critiques de la gouvernementalité algorithmique mais en remarquant qu’elle ne nous dispensaient pas de considérer la pensée algorithmique comme une composante essentielle du bagage intellectuel des êtres humains contemporains. Je rappelais ma proposition que l’enseignement de la pensée algorithmique et de la culture numérique se fasse dans le système scolaire en combinant des activités spécialisées et des activités conduites dans diverses disciplines par un duo d’intervenants : un enseignant de la discipline concernée et un enseignant ou intervenant extérieur (auteur, artiste, technicien, spécialiste d’une autre discipline) doté de compétences informatiques et de culture numérique et des compétences de transmission liées.

Mon billet omettait cependant un point important : il ne s’agit pas seulement de seconder par des compétences informatiques et de culture numérique les enseignants des disciplines « classiques ». Il s’agit tout autant d’exposer les informaticiens et « numériciens » à la pensée critique et à la problématisation telle qu’elle se développe en philosophie, en littérature, en art et en sciences sociales (quand elles ne sont pas asservies à la justification de l’ordre des choses économiques et de l’état des rapports sociaux). Ce besoin ne se fait pas seulement sentir dans l’enseignement scolaire. Si nous prétendons former des humanistes numériques (à ne pas confondre avec des traiteurs de données colorés d’un vernis humanisant), il faut se rappeler que leurs prédécesseurs dans l’antiquité, à la renaissance et à l’âge classique soumettaient leurs propres théories et celles de leurs correspondants à d’intenses critiques, et que ce sont ces critiques qui les ont fait progresser.

Mais il nous faut aussi nous souvenir, qu’au-delà de leurs divergences, ils correspondaient (ce qui était l’équivalent alors du débat sur internet) avec passion et respect mutuel. Savoir comment fournir un environnement à de jeunes esprits pour qu’ils s’approprient de nouveaux modes de pensée et d’action en combinant capacités et esprit critique est un défi considérable. Il y a des points dont nous sommes certains : ce n’est pas en distribuant des dispositifs fermés et infirmes aux élèves et étudiants, ni en construisant sous le nom de « ressources éducatives numériques » l’équivalent numérique des manuels scolaires qu’on réussira l’éducation au numérique (ou par le numérique d’ailleurs). Mais au-delà, sur la part entre enseignements spécifiques et culture et socialité numérique immergée dans d’autres disciplines, c’est avant tout d’expérimentations, de reconnaissance des actions de terrain et d’un regard critique constructif que nous avons besoin.

Un seul commentaire

  • Le problème de l’accumulation et de la mémorisation de données multiples n’a de différent des fichiers du ministre Fouché que son volume et l’apparente objectivité des classifications et profilages fait par des algorithmes qui sont toujours en fait « pilotés ».

    Car là est le point: la méthode de classification, est toujours algorithmique, (Fouché faisait compter des batons) et aussi toujours parfaitement « au blair » , l’instinct du flic (ou du programmeur) choisissant les biais à explorer.

    Il ne peut y avoir d’objectivité algorithmique
    en soi, bien sur, et c’est bien pourquoi il faut montrer aux gens (aux jeunes d’abord), que la soi disant intelligence informatique n’est « que ça ».

    La programmation est un pilotage de bibliothèques d’algorithmes et il est très important de l’enseigner en général, pour la maitriser philosophiquement.

    Il faut aussi contrôler l’objectivité de la donnée : sa validité doit être a-priori (un enregistrement obtenu illégalement ne peut avoir de valeur probatoire) et le traitement automatique ne peut être « intelligent » (un traitement programmatique est toujours intentionnel et donc soumis au jugement des citoyens).

    Ceci étant dit, faut il, pour autant céder au relativisme et refuser la vérité d’une mesure, ou la conclusion d’une enquête sous prétexte qu’elle « serait » issue d’une intention critiquable?

    Et bien non: la technique est maitrisable par l’application de la raison à son contrôle et nous n’avons que faire des prêtres en charge de la mesure de la pureté de NOS algorithmes. Tout se discute entre individus libres.

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