Lettre ouverte à ceux qui pensent que c’est la faute des autres

On pourra se raconter tout ce qu’on veut, mais si jamais Nicolas Sarkozy est élu le 6 mai prochain, ce ne sera pas parce que Ségolène Royal a des défauts ou parce que François Bayrou a semé la confusion. Cela n’arrivera que si une majorité des électeurs qui expriment leur vote choisissent Nicolas Sarkozy.

C’est à ceux qui sont susceptibles de le faire que je m’adresse. Je vous lis souvent (dans les forums de discussion) et je vous écoute parfois. Peut-être ce texte circulera-t-il jusqu’à vous.

Parmi les électeurs potentiels de Nicolas Sarkozy, on compte bien sûr des privilégiés (au premier tour, il a fait 73% des voix à Neuilly sur Seine, 64% dans le 16ème arrondissement de Paris, 56% dans le 7ème). Je veux dire des vrais privilégiés. Comme j’en suis un moi-même, il m’arrive d’en rencontrer et j’ai une petite idée de la façon dont ils fonctionnent.

Le rêve de certains d’entre eux (mais pas tous), c’est une société où des domestiques discrets s’occupent de leurs besoins sans nuire à leur illusion d’autonomie ; où des policiers pas trop visibles tiennent à l’écart le reste des populations en laissant entrer juste ce qu’il faut de vie autour pour faire couleur locale. Ils rejettent toute contrainte qui leur serait imposée au nom du maintien du tissu social et qui freinerait leur sacro-sainte productivité. Ils vivent assistés en permanence, mais ils croient faire marcher la machine du monde. Et à eux tous, ils font quoi, 2-3% maximum des électeurs français.

L’impôt et les taxes, qu’ils dénoncent si volontiers, ce sont eux qui les prélèvent sans cesse sur la valeur créée par tous, notamment par leurs placements financiers et la spéculation immobilière.

Vous ne faites pas partie de cette caste, et certains diront que vous vous faites avoir par ces privilégiés qui sont les principaux bénéficiaires de la politique fiscale de Nicolas Sarkozy. Mais vous savez ce qu’il en est et c’est en connaissance de cause que que vous envisagez tout de même de voter pour lui.

Parce que vous avez le sentiment d’être capables de beaucoup de choses, de travailler, d’être utiles, de prendre des initiatives. Et que quelque chose vous empêche d’en tirer les bénéfices que vous êtes en droit d’en attendre. Ce quelque chose qui est si difficile à identifier, cela vous semble être « les autres » :
Ceux qui se remuent moins que vous pour y arriver, qui prennent moins de risques mais qui perçoivent quand même les bénéfices de la solidarité sociale.
Ceux qui ont des privilèges, pas les grands privilèges qui font rêver, mais les petits qu’on perçoit comme des injustices.
Ceux pour lesquels il faut payer des impôts ou des charges sociales alors que vous préféreriez économiser pour transmettre un patrimoine à vos enfants.
Ceux qui ont moins peur de se faire licencier.
Ceux qui ont des places d’élus ou de fonctionnaires.
Ceux qui rendent le monde plus compliqué en étant différents.
Ceux qui sont incivils et par là vous rendent le monde encore plus inconfortable.

A ceux qui voudraient voter Sarkozy pour ces raisons, je voudrais dire que non, ce ne sont pas « les autres », les obstacles. C’est nous tous qui avons laissé se construire un monde qui nous divise et nous dresse contre nos voisins.

Ce que Nicolas Sarkozy vous propose, est l’illusion d’un instant : imaginer qu’on va juste taper sur « les autres », ceux du quartier d’à côté ou les tout juste un peu moins bien lotis ou un peu plus privilégiés.

Vous avez l’impression d’avoir un boulet attaché par une chaîne à votre jambe, et lui vous dit : courez bien vite et les premiers arrivés au bout de la jetée, on leur enlèvera le boulet. Mais au fait qui a fabriqué les boulets ? Et si on prenait le temps de regarder comment ils sont faits ? Et de regarder aussi les voisins avant de les fuir.

Ségolène Royal ne sera pas une présidente parfaite. Elle n’est pas un tribun. C’est ce qui me rassure, c’est ce qui me donne confiance que le monde avec elle sera un peu plus ouvert à la recherche de vraies solutions, à la conscience des vrais problèmes. Que la solidarité pourra y être une source de fierté. Que l’on pourra chercher ensemble comment on construit un cadre de vie, une ville, les choses qu’on produit, celles qu’on donne, les exigences qu’on propose à nos enfants pour le monde de demain. Tentez cette chance, elle a besoin de vous.

9 commentaires

  • Je me suis permis de reproduire votre texte sur mon blog. Il exprime parfaitement certaines choses que nous ne savions pas dire.
    Merci
    (et bravo aussi pour votre livre Cause Commnune que j’avais lu il y a qualque temps, passionnant)

  • Je partage tout à fait votre analyse.
    Bravo pour la clarté et la simplicité avec laquelle vous l’exprimez.

    Je suis moins séduit par le dernier paragraphe aux accents de tribun, justement.

  • Paramo a écrit :

    Oui,
    Je suis d’acord aussi. Tout ceci est d’un triste.

  • Ce n’était pas vraiment mon intention d’insister sur la tristesse. Nous sommes samedi après-midi, et rien n’est encore joué.
    Philippe A.

  • Juste une chose : si Sarko se fait élire ce sera grâce aux votes des personnes âgées !!

    75 % des plus de +65 ans votent Sarko !!!!!

    Entre 18 et 64 ans inclus TOUTES les classes d’âge votent en majorité pour Ségolène (de 51 % à 56 % suivant les classes d’âges) !!!!!

    Pourquoi n’en parle -t on pas dans les médias ????

    La mentalité de nos vieux serait -elle : après moi le déluge ??

    Je ne le pense pas !! En revanche je pense qu’ils se sont bien fait avoir par Sarko et que nos vieux sont le cheval de Troie de l’ultralibéralisme et de la casse sociale qui va sévir sur les travailleurs de ce pays !!

    CONCLUSION : IL NOUS RESTE UNE SOIREE POUR CONVAINCRE DES PERSONNES AGEES A NE PAS VOTER SARKOZY !!! BOUGEONS NOUS ENCORE UNE SOIREE !! ET PENSEZ A CE QUI NOUS ATTEND AVEC SARKO AU POUVOIR !! UNE SOIREE !!!! UNE SEULE !!! NOUS POUVONS ETRE DES HEROS JUSTE UN JOUR !!! NOUS POUVONS FAIRE BASCULER LE VOTE CE SOIR !!!!

  • gidde a écrit :

    Désemparé. Ségolène et Sarkozy, ça serait donc « la grippe » vs « la rage » dixit Bernard Stiegler. Désemparé par une campagne où l’opinion se construit sur l’émotion, le mensonge, les omissions.
    Les français se seraient donc réappropriés la Politique. A la bonne heure ! L’homme est un animal sauvage tout juste domestiqué. Guidé par ses sentiments. Donc ses hormones.

    Campagne 2012. N.S présente son bilan, les violences ont disparu, le chômage itou. Les fraudeurs à la Sécu et aux Assedic sont un mauvais souvenir, tous ont été expulsés en Turquie, au Maroc, en Algérie, au Cameroun, au Togo … Plus de clandestins, ils ont pris les mêmes cargo. A Bercy, 250.000 personnes sont massées pour ovationner le Messie. On diffuse de la testostérone en même temps que des images de Ségolène. Les endorphines prennent le relais quand les anciens soixantehuitards Madelin A., Goasguen C., Longuet G. et Devedjian P. montent sur scène. La foule est en liesse. Johnny H. finit d’achever la conversion, les derniers sceptiques ont rendu l’âme.
    Johnny H. a quitté l’Helvétie (ouf). Il est revenu payer ses impôts en France, et pour cause il n’y a plus d’impôt pour « ceux qui créent de la richesse » (sic).

    Chamonix-Zermatt, La Haute Route, Juin 2006. Zmutt. Celui qui n’ jamais traversé les alpages de Zmutt ne peut pas comprendre ce qu’est le paradis sur terre. Les herbages les plus riches d’Europe, barricadés, videosurveillés. Pas un chômeur. Pas une vache, pas une Hérens dans les prés. Pas un assisté. Pas un paysan. Pas un bicot. Pas une gentiane bleue qui dépasse. Pas un jour de grève. Pas un mazot qui ne dénote. Pas un syndicaliste. Pas une ardoise brisée. Pas un retraité au minimum vieillesse.

    La traversée de Zmutt. C’est donc ça la France Unie que veut le petit Nicolas pour notre bonheur. Une « absence de ». L’ascèse version Michel Serres ? Faut pas pousser mémé dans les orties des alpages !
    Alors aujourd’hui votons l’esprit Libre, le bonheur est à portée de main.

  • buchra a écrit :

    Juste un mot sur « les vieux ». Ils votent souvent pour les partis d’extrême droite, qui met tout les maux sur le dos des émigrés qu’il faut éradiquer. S’ils votent massivement pour Sarkozy, c’est parce que celui-ci a adopté un langage Lepen pendant sa campagne tout simplement.

  • nicolas a écrit :

    Voilà. La campagne est fini. Sarkozy est élu.
    Tristesse.
    Comme je ne travaille pas le lundi, j\’en profite pour adresser un remerciement à ceux qui, sur le net, m\’ont aidé, par leur intelligence, leur clarté, à m\’y retrouver. Merci à ceux qui n\’ont pas abandonné l\’idée d\’une politique plus rationnelle, plus réfléchie, plus articulée.
    Merci à vous, Philippe.
    Vous vous adressiez, dans ce beau texte, aux électeurs potentiels de Sarkozy. Je ne suis pas sûr que vous ayez touché votre cible, mais du moins m\’avez-vous permis, à moi, de comprendre plus finement un vote dont les raisons jusque là m\’échappaient.
    Aujourd\’hui, ce texte ne me console pas, mais il continue de m\’apporter une petite, mais précieuse lumière d\’explication.

  • fabien charron a écrit :

    Je suis assez étonné de constater à quel point les français ont la mémoire courte. La situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, s’est construite en 26 ans. En effet, depuis 1981, la démagogie, et les mesures électoralistes, des uns et des autres, ont amené à ce grand bazard. Les privilégiés ont prospèré avec l’aide des partis de gauche, autant qu’avec ceux de droite. Quand on en arrive là, c’est gravissime. Si je prends l’exemple de la réduction du temps de travail, elle n’avait aucun autre but que de garantir à M. Jospin les voix nécessaires à la victoire en 2002. Avec quel résultat!!! N’oublions pas que nous payons encore la facture de 1981, nos petits enfants la paieront également.Deux CSG, Le RDS, et que sais-je encore ?…Ont été mis en place par les uns, qui se le sont entendu reprocher par ceux là même qui ; une fois en place; ont tout maintenu en bloc. C’est ainsi que Marianne, d’après un très savant calcul, s’est débrouillée pour faire payer des impôts aux salariés sur de l’argent qu’ils ne perçoivent pas. L’exception française a manifestement ses limites. Mais avec un coup pareil, on passe vraiment pour des cons, et personne n’a rien dit.Alors, pourquoi se gêneraient-ils pour nous tondre, ces bons bergers qui mettent leurs têtes sur des affiches ?

    Dans la majorité, comme dans l’opposition, on est en campagne perpétuelle, le scrutin précédent n’a pas été dépouillé qu’ils sont déjà au cul des vaches pour le suivant. La galère des banlieues vient en grande partie de ce qu’au lieu de faire le nécessaire pour former des citoyens responsables, des sommes astronomiques ont été dillapidées pour qu’ils restent là où ils sont sans faire trop de bruit. « Quel bel homme!!! ». Les jeunes de ces cités aspirent aujourd’hui à autre chose. Ils ont un cruel besoin de formation, et du repère de cette lumière qui ; espérons-le ; ne s’est pas encore éteinte dans la république. Mme Royal, a osé rêvé tout haut de voir le formidable élan de 1981
    traverser à nouveau le pays. En fait de vague, elle veut surfer sur un tsunami. C’est très dangereux, et ça ne fait envie à personne. Malgré tout, je vais devoir voter, et certainement pas pour M.Sarkozy. Alors pour qui ???

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