Ne jetez pas la pensée algorithmique avec la gouvernementalité algorithmique

La critique de la gouvernementalité algorithmique, c’est à dire de formes de pouvoir qui se naturalisent en se cachant derrière des algorithmes appliqués à des données, est d’une grande importance. C’est un outil fondamental pour repolitiser, réinstituer en choix sociaux et culturels et rehumaniser des pratiques qui entendent échapper à ces dimensions de façon à exercer des pouvoirs qui sont d’autant plus violents qu’ils prétendent ne relever que d’un calcul objectif. Le concept de gouvernementalité algorithmque nous a permis de mettre un nom sur ce qu’il y a de commun entre l’intermédiation de Google ou Amazon, la police des intentions, la réduction de la santé publique à une gestion des risques individuels1 ou l’élimination de la dimension collective ou réflexive du travail humain dans l’économie. Cette dernière deviendrait ainsi telle que le capitalisme l’a toujours rêvée : un processus de génération sans fin de nouveaux profits dont nous ne serions que les esclaves affectés aux tâches de réparation subalternes à condition que nous soyons concurrentiels en termes de coûts avec les robots. C’est dire à quel point je suis reconnaissant à Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, principaux promoteurs à partir de 2008 de ce concept et à ceux qui le portent plus largement.

Cette reconnaissance s’accompagne d’une inquiétude2 que je voudrais ici partager pour que nous puissions garder le meilleur de l’intelligibilité qu’il nous fournit sans pour autant perdre une compréhension que nous avons laborieusement construite dans les 30 ans précédents. Ce que nous avons alors tenté de cerner, c’est la mutation anthropologique issue de la capacité à mettre de la pensée en code, de la partager. Anticipée par Ada Lovelace dès 1842, cette compréhension fait de l’informatique un nouvel âge des externalisations humaines après la langue, l’art, les outils et l’écrit. Malgré les efforts des anthropologues, nous savons peu de choses des mutations précédentes. Mais grâce à Clarisse Herrenschmidt3, nous savons que la naissance de l’écrit, l’immense déplacement du pouvoir de la parole par son inscription externe et le pouvoir résultant des scribes ont donné lieu à des débats et même des conflits violents. Pourquoi donc l’écrit nous paraît-il un lieu important de l’espace public et du politique ? C’est parce que nous avons su nous l’approprier (et il fallut 7000 ans pour que cela tende vers une universalité encore partielle et fragile) d’une façon où autour de l’écrit et entre les écrits, il y a de la pensée, du geste, de la parole, des pratiques, des socialités. Mis à part quelques prêtres de religions et élitismes divers, nous avons défétichisé et profané (rendu à l’usage commun) l’écrit. Pas encore assez loin s’en faut. Mais en tout cas, nous n’entendons pas nous en priver.

C’est ce qui m’a conduit, comme beaucoup d’autres, à promouvoir la pensée algorithmique comme émancipatrice, porteuse de développement humain, de capacités créatives, de nouvelles formes de développement humain et social. Si nous devons lutter avec force contre toute naturalisation, toute appropriation privative des algorithmes, mettre la pensée algorithmique dans les mains de chacun est aussi indispensable, aussi émancipateur et aussi porteur de révolutions que l’a été l’appropriation de l’écriture. Le débat sur comment y parvenir est essentiel. L’enseignement séparé de la programmation comme une discipline ne doit pas à mon sens être le seul chemin utilisé pour y parvenir, la pensée algorithmique mérite d’être abordée dans le contexte de toutes les autres pratiques et disciplines. Car c’est à cette condition qui nous lui donnerons un environnement qui interdit sa capture par les gouvernements de l’économie et de la sécurité. C’est à cette condition que nous donnerons à chacun les capacités critiques face à la gouvernementalité algorithmique.

  1. À ne pas confondre avec la prévention, qui est la mise en place de conditions permettant une vie saine pour tous. []
  2. Je dois la compréhension de cette inquiétude à une remarque de Francesca Musiani dans la Commission numérique de l’assemblée nationale : elle y soulignait le caractère très contradictoire des positions à l’égard des algorithmes selon les contextes dans lesquels on discute de leurs effets sociaux. []
  3. Les trois écritures Langue, nombre, code, Gallimard 2007. []

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