L’individu et la société à l’age numérique : entre capture et émancipation

Voici le texte de mon intervention au stage « Une société sous surveillance : De la surveillance étatique à la captation et au formatage des identités, comment résister ? » du Syndicat de la magistrature, 20-21 septembre 2014, Lille.


J’ai commencé à travailler sur les sujets qui nous occupent ici dans les années 1970, au sein de la revue Interférences, fondée par Antoine Lefébure que nous avons entendu ce matin. La conclusion de ces premiers travaux s’est située pour moi un jour de fin mai 1981. En compagnie du journaliste du Monde Philippe Boucher, j’ai rendu visite dans l’Hôtel Matignon tout juste vidé de ses cartons au fondateur de votre syndicat, Louis Joinet, qui venait d’être nommé conseiller de Pierre Mauroy. Je venais lui dénoncer la mise en place d’un système de surveillance statistique des comportements des téléspectateurs qui ne portait pas encore le nom d’Audimat. Je lui faisait valoir l’immense régression de l’espace public que provoquerait l’existence d’un tel système. Lui racontait aussi comment les promoteurs privés de ce système ne reculaient devant rien, puisqu’ils avaient envisagé par exemple d’implanter des puces semblables à nos RFID d’aujourd’hui sous la peau des habitants des foyers équipés de boîtiers de mesures d’audience, de façon à pouvoir savoir non seulement quel programme la télévision diffusait, mais aussi le profil (déjà) de ceux qui la regardaient à ce moment. Ce système était bien sûr destiné prioritairement aux annonceurs publicitaires. Louis Joinet nous a écouté avec soin. Puis il a dit : vous ne convaincrez jamais les politiques de s’opposer à sa mise en place, car ils en seront les premiers demandeurs. Puis il a dit « il va bien y avoir une fuite dans les journaux, tout de même ? ». Mais à l’époque, nous ne savions pas comment faire un scandale avec ce genre de chose, et je respectais stupidement la confidentialité des réunions auxquelles j’avais assisté au lieu de me comporter en vrai lanceur d’alerte.

L’histoire est ironique. Car j’ai passé les années qui ont suivi à montrer au contraire combien l’informatique et internet (ce que nous appelons aujourd’hui le numérique) forment la base d’une extraordinaire émancipation, d’un remarquable développement des capacités humaines individuelles et sociales. Une capacité qui constitue le seul rééquilibrage possible à la puissance du conglomérat post-démocratique qui réunit les gérants des États, les médias et intermédiateurs centralisés et les intérêts financiers des détenteurs de patrimoine. Rendre visible cette puissance émancipatrice me paraissait prioritaire, car le rôle de l’informatique comme outil de contrôle et de surveillance relevait de l’évidence dans les quelques cercles qui s’en préoccupaient. En 2004, écrivant Cause commune1, je décidai de rappeler d’abord cette dualité de l’informatique et internet, leur capacité simultanée à concentrer la puissance dans les mains de quelques organisations et à la libérer chez chacun de nous.

C’est ce travail que je vais reprendre pour vous ici, mis à jour par le retour de balancier des dernières années. Rien ne serait plus dangereux que de laisser la sidération devant l’ampleur de la surveillance et du calcul des devenirs humains nous faire oublier les possibilités d’émancipation et de nouvelles socialités d’un numérique construit comme bien commun à partager.

Que change le numérique ?

Dans les années 1960, si l’on excepte les chercheurs, seuls les militaires et les grandes administrations et compagnies possédaient des ordinateurs. Comme il est naturel, ils s’en servaient pour ce qui les intéressait : les militaires pour faire ou simuler des armes et la guerre ; les administrations pour connaître et contrôler leurs populations (en particuliers pauvres, jeunes, suspectes ou délinquantes) et gérer l’impôt ou l’économie ; les grandes entreprises pour optimiser leurs profits, parcellariser la production et en optimiser chaque composant. Il n’est donc pas surprenant que dans les années 1970, l’immense majorité des discours sur l’informatique la critiquaient comme outil de puissance, de contrôle et de surveillance. Des penseurs comme Jacques Ellul, Alain Touraine, David Bell, Ivan Illich ou René Passet sont typiques de cette prédominance du discours critique, même si certains d’entre eux comme Jacques Robin pressentent alors que d’autres usages pourraient se développer. Pourtant, dès le milieu du 19ème siècle, Ada Lovelace, commentant la conception d’une « machine analytique » qui n’existait encore que sur le papier avaient pressenti que ce seraient les capacités humaines en général qui allaient être redéfinies par son existence. Cependant, lors de l’apparition concrète des ordinateurs après la deuxième guerre mondiale, on a confondu leur essence avec leur usage dans des circonstances précises.

Avec le développement simultané de l’informatique personnelle et d’internet, et surtout après le développement du Web, le numérique est passé dans les mains de tous … avant que récemment une nouvelle situation s’installe qui nous prive de la capacité à influer sur son devenir. Entre 1995 et 2005, l’explosion des expressions personnelles, des médias sociaux et de la coordination sur les réseaux ont représenté une véritable révolution de l’espace public. L’expression dans tous les médias, la diffusion d’un contenu à destination de tous, la coordination rapide pour un projet qui avaient toujours été l’apanage d’une petite minorité d’acteurs sont passées dans les mains de chacun. Le coût des moyens nécessaires a décru à un tel point que beaucoup de ces actes peuvent être conduits par les individus sur leurs moyens propres hors d’un cadre marchand. En témoignent les 30 millions de pages personnelles en 1998, les plus de 100 millions de blogs en 2005, le développement immense des réseaux pair à pair de partage de fichiers. Dans cette période, il y a eu un véritable renversement des analyses : des penseurs comme Manuel Castells considèrent progressivement que le numérique peut renverser le rapport de force entre grandes organisations et les sociétés. Les grands mouvements iraniens, arabes, espagnols (et même chinois) qui émergeront ensuite sont largement des produits de cette émancipation de l’expression personnelle et collective. Dans les pays concernés, on les appelle révolutions des blogueurs, alors que dans les commentaires occidentaux on souligne le rôle des réseaux sociaux. En 2003, Clay Shirky aux Etats-Unis 2 et moi-même en Europe 3 décrivions un écosystème d’internet fondé sur la synergie entre la capacitation des individus et la production collaborative utilisant ce que nous appelions les logiciels sociaux (les logiciels et services Web facilitant la fédération des expressions individuelles et la production collaborative ouverte comme Wikimedia). Encore en 2005, quand Tim O’Reilly tente de définir le Web 2.04, il place au cœur de sa définition le contrôle par l’usager de ses propres données.

Les pratiques de cette époque n’ont pas disparu (il y a plus de 180 millions de blogs actifs aujourd’hui et la galaxie Wikimedia se porte bien). Mais elles ont été « recouvertes » par de nouveaux services et usages faisant la part belle aux intermédiaires centralisés. En réalité, les racines d’une réappropriation par les intermédiaires centralisés sont lointaines, elles remontent à la fin du 20ème siècle. Dans le cas particulier des moteurs de recherche, il existe d’authentiques contraintes techniques : il est vraiment difficile de rendre possible la recherche d’information dans le Web mondial sans centralisation préalable d’une copie des contenus. Mais au total, la réappropriation du devenir de l’internet par de grands acteurs centralisés résulte de toute autre chose : la synergie perverse entre certains modèles commerciaux des acteurs privés et l’obsession de surveillance des États sécuritaires.

Un partenariat public-privé systémique

Une véritable contre-révolution centralisatrice s’est déroulée entre 2005 et 2010 (donc en un temps bref), au terme de laquelle l’internet apparaît de nouveau dominé par des grandes organisations, en particulier privées. Pour prendre la mesure de la transformation, il faut d’abord la distinguer du fait que l’accès à internet et son infrastructure ont toujours été fournies par des prestataires privés. Ces prestataires tiraient et tirent encore largement leurs ressources des services qu’ils rendaient aux usagers en matière de transport de données et non de l’exploitation de celles-ci. C’est ce que la directive de 2000 sur les services en ligne (dite commerce électronique) a traduit en distinguant les opérateurs de service de télécommunications (« mere conduit » ou pur transport) et les hébergeurs de contenus, catégorie qui réunit aujourd’hui des acteurs de type assez variés. C’est dans le second domaine, là où a lieu un traitement des contenus et non plus seulement une transmission par divers protocoles, que s’est opéré le grand changement même si aujourd’hui des acteurs comme les FAI rèvent d’imiter les intermédiaires « Over the top » (distributeurs de contenus, intermédiateurs, réseaux sociaux).

Il n’est pas si aisé de comprendre comme une telle centralisation a pu avoir lieu dans un temps aussi bref, sa domination économique et surtout le consentement des usagers et consommateurs à sa domination. Même ceux qui passaient leur vie à « problématiser » le numérique ont mis longtemps a réaliser ce qui se passait, les premiers signes de révolte n’apparaissant qu’en 20075 et les premières actions concertées en 20106.Trois facteurs expliquent à mon sens cette contre-révolution centralisatrice :

  • un effet pervers des politiques publiques favorisant le contrôle propriétaire sur les contenus (guerre aux réseaux pair à pair encourageant l’hébergement centralisé de contenus),
  • le fait que les bénéfices apparents des nouveaux services (gmail, Google Docs, YouTube, étaient immédiats et visibles (gratuité, commodité, illusion de gagner en visibilité) alors que les effets nuisibles étaient cachés et à plus long terme (perte de contrôle et d’autonomie, surveillance et manipulation),
  • le fait que les modèles commerciaux publicitaires sont initialement plus aisés à mettre en place pour certains services, alors qu’ils sont en fait limités macro-économiquement.

Toujours est-il qu’en quelques années, une part immense de nos choix, de nos actions et de notre temps a été capturée par les distributeurs de contenus intégrés verticalement de l’édition aux terminaux de lecture, écoute ou visionnement (Apple, Amazon) , les intermédiateurs (Google en représentant plusieurs à lui tout seul, eBay, Yahoo, mais aussi Apple et Amazon sur leur versant cloud) et les réseaux sociaux (Facebook, Google+, etc.). Il faut ici distinguer ces derniers des médias sociaux (Twitter pour l’instant, Flickr, Tumblr, Pinterest, Vine) pour lesquels la dimension de capacitation personnelle reste plus forte. Je n’ai cité ici que des noms américains, mais il est bien évident que leurs équivalents français et européens poseront les mêmes problèmes s’ils parviennent à croître significativement, à l’exception très partielle du degré d’évasion fiscale.

La présence de ces géants de l’intermédiation a conduit à la formation d’un véritable partenariat public / privé de capture et d’exploitation des données et des comportements. Chacune des parties (les États et leurs prestataires de sécurité, les intermédiaires privés généralistes) a ses propres agendas, mais au-delà de leurs oppositions, ils se renforcent mutuellement. Il en est ainsi par exemple quand les politiques du droit d’auteur ou de sécurité nationale poussent les opérateurs privés à jouer le rôle de police ou justice préventive : malgré leurs cris d’orfraie, cela leur permet de mettre en place des dispositifs qu’ils exploiteront pour acquérir des pouvoirs supplémentaires (ex. Google et le droit à l’oubli) et de nouvelles capacités d’exploitation des données.

Comment donc réagir à une telle situation ?>

Comment reprendre en main notre devenir numérique : législation, procédures, techniques et usages

Une action pour que le numérique tienne ses promesses culturelles et sociales et pour écarter les dangers dont son développement actuel est porteur doit comporter une variété de volets. Nous avons besoin d’un socle juridique de droits (y compris procéduraux), d’un soubassement technologique renouvelé et de modification profondes des pratiques de chacun. Chacun de ces volets est indispensable et renforcera les autres.

Le choc des révélations d’Edward Snowden va bien au-delà de la confirmation d’abus soupçonnés de la part de services de sécurité traitant des populations entières en suspects. La révélation du rôle des grandes entreprises et de l’exposition de chacun représente un traumatisme au moins aussi grand. Notre session a pour titre « captation et formatage des identités ». Ce que nous ne devons pas oublier, c’est que si cette captation est possible, c’est parce que les individus construisent une part de leur identité dans l’espace numérique. Si nous nous contentons de définir des droits formels à la protection des données sans doter les individus des moyens concrets de continuer à construire leur identité et leur socialité dans l’espace numérique comme ailleurs, nous serons aussi efficaces que ceux qui proposent l’abstinence comme moyen contraceptif.

Je sais que je m’adresse à des magistrats, et que pour la plupart d’entre vous, vous n’allez pas développer de nouveaux outils pour rendre l’internet à nouveau décentralisé et sous le contrôle de ses usagers. Chacun gagnera bien sûr à problématiser les choix d’appareils, de logiciels et d’usage, mais ce sont toujours des choix sous contrainte de temps. Malgré ces contraintes, pour que chacun puisse reprendre en main notre devenir numérique, il faut avant tout que l’ensemble des lois et procédures soit libératrice du développement humain. Serons nous capables d’un minimum d’optimisme anthropologique, de parier sur le fait qu’en donnant de nouvelles capacités à chacun, bien sûr certains s’en serviront pour des objectifs que nous réprouvons, mais bien plus pour créer, innover, tisser des liens sociaux, comme ils ont déjà commencé à le faire ? Cet optimisme n’a pas à être naïf : nous devons cesse réfléchir aux conditions de la construction de l’identité et du social et agir pour les développer. Ce à quoi je vous invite quand on débattra d’options pour nos lois et leur mise en œuvre, c’est avant tout à vous demander : à qui les dispositions adoptées vont-elles donner un pouvoir effectif ? Si on vous parle de mesures de soft-law pour responsabiliser les intermédiaires en leur confiant la police des contenus et le soin de priver de ressources financières les sites déclarés massivement contrefaisants, demandez vous à qui cette mesure donne du pouvoir, si ce pouvoir est légitime et pour le bien de qui sera-t-il exercé ? Si le ministère de la culture déclare une guerre sur des bases fragiles à Google qui aboutit à la création d’un fonds Google pour la presse distribuant des sommes significatives aux journaux pour leur adaptation numérique… à condition qu’ils utilisent les services de Google, demandez-vous qui a gagné et s’il n’aurait pas valu mieux travailler sérieusement à une réforme de la règle du pays d’origine en matière de fiscalité ? En matière de protection de la vie privée et des données, si l’on introduit des clauses de consentement, y a-t-il une vraie possibilité de ne pas le donner et à quel prix ? Si on invoque la concurrence pour ne pas imposer de normes minimales s’appliquant à tous les opérateurs de télécommunications pour la neutralité du net (son traitement non discriminatoire des applications, contenus et services, sources et destinations) est-on sûr qu’il existera au moins une offre équitable de qualité ? Je pourrais multiplier ces exemples.

Il y a au moins un acquis précieux des luttes que nous avons dû mener ensemble contre des lois liberticides, c’est que nous avons compris tout ce que nous avions à gagner nous acteurs du développement humain numérique, et vous défenseurs des droits et de l’application juste de la loi, à échanger et comprendre ensemble nos enjeux. Je vous remercie donc chaleureusement de cette invitation, en m’excusant de n’avoir aller plus au fond dans le concret de chacun des enjeux, mais d’autres interventions compléteront mon propos.

  1. Cause commune : l’information entre bien commun et propriété, Fayard 2005. []
  2. Social Software and the Politics of Groups, http://shirky.com/writings/group_politics.html []
  3. The Individual and the Collective in Open Information Communities, http://paigrain.debatpublic.net/docs/icoic.html []
  4. What is Web 2.0, http://oreilly.com/web2/archive/what-is-web-20.html []
  5. Débat entre Eben Moglen et Tim O’Reilly à OSCON 2007. []
  6. Conférence d’Eben Moglen « Freedom in the Cloud », http://www.softwarefreedom.org/events/2010/ISOC-NY-Moglen-2010/ []

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