Le nerf de la paix

N’hésitez pas à reprendre ce texte qui comme le reste de ce blog est soumis aux termes de la licence CC-By-SA.

Il y en a qui disent que le fric c’est le nerf de la guerre, mais ici, je voudrais vous convaincre que dans le cas particulier des dons à La Quadrature du Net (et à des organismes similaires), c’est le nerf de la paix. Allez, vous me connaissez, on va commencer par un détour. Dans le local de La Quadrature du Net (le garage pour les intimes), il y a un bout de papier auto-adhésif sur lequel j’ai griboullé une liste des devoirs qu’une association comme La Quadrature du Net a selon moi à l’égard du public.

Le troisième point, portant sur qui y décide quoi et comment, affirme un devoir de transparence sur les processus de décision (collégiale au sein du conseil d’orientation stratégique et en pratique aussi avec l’équipe opérationnelle). Ce point affirme : « La Quadrature du Net n’est pas une organisation démocratique, mais collégiale et à l’écoute ». Le caractère collégial n’est pas un vain mot : en 5 ans comme association de fait, et en un an et demi comme association loi de 1901, il n’est pas une décision que nous n’ayons prise à l’unanimité (dans certains cas, une personne concernée par la décision s’abstenait d’y participer). Le devoir d’écoute non plus et il s’exerce aussi bien à l’égard de nos adversaires qu’à l’égard de ceux qui nous soutiennent. Mais c’est une autre partie de mon énoncé qui mérite débat : « La Quadrature du Net n’est pas une organisation démocratique ». Oui, alors que nous agissons chaque jour avec le souci de préserver les biens communs et les capacités de chacun à s’exprimer, créer, collaborer, se coordonner et innover, nous ne pouvons et ne devons pas prétendre être une organisation démocratique. Nous sommes porteurs d’une vision spécifique de l’intérêt général, et pour que nous puissions la porter avec efficacité dans un monde qui la refuse encore, nous avons des processus de décision qui ne mobilisent qu’un petit groupe. Si vous nous soutenez, et nous en avons besoin de façon critique, qu’il s’agisse de participation à nos actions ou de soutien financier, cela signifie que vous considérez, temporairement et non exclusivement, comme utile qu’existent des groupes comme le notre qui rendent publique leur vision et s’engagent à la défendre.

Les deux dernières campagnes de sollicitation de dons en juin-juillet 2013 et en décembre 2013 ont été des succès relatifs. Pourquoi ? Parce que nous avions de puissants alliés : la peur et l’indignation. Peur et indignation des faits révélés par Edward Snowden, et des persécutions dont, après d’autres, il est l’objet. Peur et indignation de l’article 20 de la loi de programmation militaire et d’autres textes manifestant que notre gouvernement ne se préoccupait1 que de légaliser en toute hâte les pratiques a-légales de surveillance qui par malchance pour lui ont été révélées au public et non de retrouver le chemin du respect des droits fondamentaux. Pas de problème : nous pourrions continuer à vous faire peur. Il y a l’inimaginable obstination conjointe de la Commission européenne et des gouvernements à inventer sans cesse de nouvelles façons de tenter d’éradiquer le partage non marchand des œuvres numériques (aujourd’hui en attaquant toute fourniture de moyens à ce partage). Il y a la négociation pour le traité TAFTA/TTIP et sa généralisation de l’arbitrage privé permettant mettre en cause des lois démocratiquement adoptées. Il y a toujours, avec d’importantes exceptions, l’ignorance de la culture et de la socialité numérique réelles de la part de décideurs qui font de chacun de nous des orphelins numériques même quand, comme moi, nous sommes plus âgés que la plupart d’entre eux.

Mais ce coup-ci on a mieux dans les cartons comme nouvelle façon de vous faire peur et surtout j’espère aussi de vous donner envie et espoirs. C’est l’ami Jérémie (tiens, au fait il va de nouveau être par ici, et pas seulement chez La parisienne libérée) qui en a eu l’idée. Et c’est le genre d’idées qu’il faut voler d’urgence. C’est une idée qui va prendre du temps à être comprise (autant donc commencer tout de suite). C’est une question de paix. Parce que ce que nous promet le développement de nos sociétés et du numérique version NSA & compagnies (et celui de ses imitateurs jaloux), c’est une guerre civile planétaire qui débouchera probablement sur des guerres tout court. La guerre civile planétaire résulte du développement conjoint de la suspicion généralisée et de la surveillance généralisée. Oui, chacun de nous est devenu suspect, jusqu’à qu’il ait apporté la preuve jamais complète et toujours provisoire de son innocence. Les raisons d’être soupçonnées varient selon les espaces géopolitiques. Chez nous, c’est genre mauvais consommateur, pirate, inemployable, membre d’une mouvance insurrectionnelle dont les actions relèvent du sit-in numérique, détenteur de mauvais gènes qui vont coûter cher ou de mauvais indicateurs de performance, peu importe finalement la raison. Et c’est là que nous avons un projet de paix. Un peu moins ambitieux que la paix perpétuelle dans les nations, dont l’instrument (la concurrence dans le commerce, aka guerre économique) est aujourd’hui lui même source de dangers guerriers. Ce dont il s’agit c’est de pouvoir construire notre autonomie dans l’espace numérique, notre personnalité dans l’usage que nous en faisons comme dans nos interactions dans l’espace physique. De déposer les armes qu’on nous a forcés à porter les uns contre les autres et de construire les liens de la collaboration, de l’émulation et de la mutualisation entre les individus, les groupes et les sociétés.

On va essayer d’y contribuer, par la promotion inlassable des conditions du développement humain et de la collaboration dans l’espace numérique puisque c’est sur lui que nous agissons2. Mais on est à la limite, la limite de la possibilité de certains de travailler dans les conditions actuelles, la limite du stress parfois. Il y a des dizaines d’autres formes d’action importantes. Soutenez La Quadrature du Net, si vous voulez qu’on puisse continuer à promouvoir le soubassement numérique de leurs activités. Nous avons besoin de passer de 2200 à 4000 donateurs. Si vous êtres déjà donateur, parlez-en à votre grand-mère, à ceux que vous aimez, à vos collègues, aux passants dans la rue.

  1. L’usage de l’imparfait ne doit pas être interprété comme une affirmation que la situation actuelle soit différente. []
  2. Vous l’avez peut-être remarqué, chacun de nous n’est pas que là. []

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