Pourquoi je ne suis pas « anti-libéral »

L’introduction du dossier Université, Recherche : des enjeux cruciaux … du n°368 du journal Vie de la Recherche Scientifique (coédité par le SNCS et le SNESup) contient la phrase suivante :

Plusieurs associations ou personnalités contactées, se réclamant de la gauche antilibérale, ont été dans le même cas ou ont décliné notre offre: Michel Onfray, Jacques Testart de la Fondation sciences citoyennes, Philippe Aigrain de l’autre campagne.

J’y apparaît en bonne companie (ajouté le 4 avril 2007 : quoi que Michel Onfray semble atteint récemment d’étranges lubies électorales allant jusqu’à soutenir un trotskyste à look modernisé par dépit que son candidat précédemment préféré soit trop bas dans les sondages). Cependant, il est certain que je n’appartiens pas à l’Autre campagne et ne me réclame pas de la gauche antilibérale. Je me suis retiré du groupe qui a préparé le livre L’autre campagne après l’arrêt des activités de Voter Y lorsqu’il est apparu qu’il s’agirait d’un catalogue de propositions, et qu’il risquait d’être présenté comme une émanation de la seule gauche de la gauche (alors que Voter Y travaillait à la construction d’une citoyenneté active sur un champ politique beaucoup plus large). Cela ne me paraissait pas la bonne façon de contribuer à rendre le politique à nouveau crédible. J’ai par contre accepté avec plaisir de me rendre à une intéressante réunion de l’Autre campagne pour y parler de propriété dans la sphère informationnelle. Si l’on veut m’attribuer une activité associative, je suis l’un des animateurs de Transversales Sciences Culture où j’ai par exemple coordonné avec Jean-Paul Karsenty une lettre d’information sur les enjeux de recherche et innovation au niveau européen.

L’affirmation concernant la gauche anti-libérale mérite une analyse. Ceux qui me connaissent ont eu à m’entendre maintes fois préciser que je n’emploie jamais « anti-libéralisme » ou « anti-libéral » qu’entre guillemets ou pour désigner ceux qui s’en réclament. Je dénonce comme Joseph Stiglitz le fondamentalisme marchand, je m’oppose au fondamentalisme de la propriété qui conduit à l’étendre à de nouveaux objets ou à ignorer les différences d’effets de l’appropriation selon qu’elle émane de personnes ou de grands intérêts économiques. Je m’oppose à l’usage de la mise en concurrence dans des champs et des situations où elle n’a rien à faire. Je rejette donc l’essentiel de ce que beaucoup d' »anti-libéraux » considèrent comme le contenu du libéralisme. Mais je ne m’arrête pas là. Je défend une approche politique que l’ai baptisé coalition des biens communs. Elle utilise les nouveaux modes de coopération rendus possibles dans le champ de l’information pour réinventer les biens publics sociaux, tout en reconnaissant le rôle de l’Etat pour les garantir. Elle est attentive aux biens communs de l’environnement et voit dans leur préservation une occasion extraordinaire de réinventer l’économie. Pour cette approche, le fondement des libertés individuelles et collectives est si essentiel que pour rien au monde je ne l’abandonnerai. Ceux qui acceptent de se définir comme « anti-libéraux » prennent le risque d’oublier qu’il n’y a pas que l’état et le marché. Ils ignorent la révolution des initiatives sociétales ou du moins parlent comme si elle ne constituait qu’un moyen de l’action politique et non une forme des sociétés à construire. Ce n’est pas que je sois « libéral » non plus. C’est qu’il y a mieux à faire que d’être « anti-libéral ».

On objectera que c’est trop compliqué, qu’il faut des combats simples avec des ennemis bien identifiés. Et bien non. Justement, les gens sont plus subtils que cela. C’est en se définissant par ce qu’on construit et non par ce à quoi on s’oppose, que l’on peut défaire la logique de la peur et de la démagogie. Il y a là une immense force.

Un seul commentaire

  • […] Une critique est formulée par ceux qui se définissent comme “anti-libéraux” (ce que je refuse), critique qui touche parfois juste. Elle consiste à remarquer que l’on remet toujours à demain l’action directe pour la justice, alors que les réformes qui contribuent à la performance capitalistique à court terme sont considérées comme de première urgence. Cette critique rejoint une remarque historique : les grandes réformes constitutives du social ont souvent fait ce que Piketty refuse aujourd’hui, à savoir combiner les correctifs sociaux à des mécanismes assurantiels (voir par exemple L’invention du social de Jacques Donzelot pour le compromis qui donna naissance au tournant du 20ème siècles au système social français). Ce qui affaiblit néanmoins la portée de cette critique, c’est qu’aujourd’hui le maintien du status quo semble bel et bien fonctionner en combinant injustice sociale interne accrue et dispositifs assurantiels illisibles. On peut honnêtement défendre qu’une remise à plat rendant possible une lisibilité d’ensemble encouragerait des actions correctrices directes plus qu’elle ne les dissuaderait. Pourquoi ? Parce qu’une injustice cachée est plus dûre à combattre qu’une injustice visible. La question des inégalités externes au système de retraites par répartition, notamment vis à vis des bénéficiaires de revenus financiers mérite cependant d’être considérée attentivement. […]

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