Si nous produisions comme des êtres humains…

Je n’ai pas écrit sur ce blog depuis le 17 décembre. Jamais interruption ne fut si longue depuis qu’il existe. C’est que je bouillonne d’incertitude sur comment attraper les possibles qui nous échappent. En attendant, je lis, je dévore même. Et dans le petit opuscule de Dominique Méda Travail : la révolution nécessaire, j’ai trouvé cette citation des Manuscrits de 1844 de Marx :

Supposons que nous produisions comme des êtres humains, chacun de nous s’affirmerait doublement, dans sa production, soi-même et l’autre.
1. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute.
2. Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité.
3. J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même , d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour.
4. J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est à dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, la socialité humaine. Nos productions seraient comme autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre.


21 ans plus tard, Marx (toujours cité par Dominique Méda) se demandait comment pourrait s’effectuer cette transition vers l’abolition de la distinction entre travail et œuvre (la description des Manuscrits de 1944 évoque les caractéristiques des activités créatives,… à l’absence de doute près). Voici ce qu’il écrivait dans les dernières pages du Capital dans une autre traduction que celle utilisée par Dominique Méda :

Le règne de la liberté ne commence en fait que là où cesse le tra­vail imposé par la nécessité et les considérations extérieu­res ; de par la nature des choses, il existe donc au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. La lutte du sauvage contre la nature pour la satisfaction de ses besoins, la conservation et la reproduction de son existence, s’étend à l’homme civilise, quels que soient la forme de la société et le système de la production. A mesure que l’homme se civilise, s’étendent le cercle de ses besoins et son asservissement à la nature, mais en même temps se développent les forces productives qui lui permettent de s’en affranchir. A ce point de vue la liberté ne peut être conquise que pour autant que les hommes socialisés, devenus des producteurs associés, combinent rationnellement et contrôlent leurs échanges de matière avec la nature, de manière à les réaliser avec la moindre dépense de force et dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine. Sans cela le joug de la nécessité ne cessera de peser sur eux et ils ne connaîtront pas le vrai régime de la liberté, dans lequel le développement de leurs forces se fera exclusivement pour eux. La condition fondamentale de, cette situation est le raccourcissement de la journée de travail.

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