Tourbillon

Voir la note de bas de page pour une explication du contexte de cette chronique1.


Cinq personnes au fond de la scène, devant un mur réfléchissant. Immobiles, régulièrement espacés. Sur la gauche, une batterie, les ustensiles habituels de la musique électronique et un musicien, immobile lui aussi. Une attente qui paraît longue, tendue. Puis l’un d’entre eux, le plus grand, commence à lever son bras, le rabaisse, gestes comme agis par des forces inconnues. On finit par distinguer qu’il y a trois hommes et deux femmes. L’une d’entre elles commence à lever ses mains, à les faire passer devant son visage à un rythme rapide, comme un paysage de poteaux vu depuis un train. Progressivement tous bougeront. Mais ce ne sont pas encore leurs gestes. Ce sont des lignes de force invisibles, liquides sans doute puisque la musique est celle d’une mer battant sur les rochers. Cette musique (d’abord électronique, puis batterie) devient frénétique. Ou plutôt ce sont les forces qui agissent sur cette musique et les danseurs. Elles les éparpillent sur la scène mais toujours isolés, pris dans des gestes qui ne sont pas ceux d’humains. Un instant on imagine de l’épilepsie, des gestes répétitifs de la folie, mais c’est une erreur, ce sont des gestes du tourbillon qui nous entraîne tous, de cette folie d’ensemble. Le propos de la danse, cela va être une lente et imparfaite reconstitution de l’individu et du groupe dans ce tourbillon.

Il y a une première catharsis qui les laisse à nouveau immobiles, debout cette fois à l’avant de la scène. Une seconde fois, et dans le même ordre ils commencent une gestuelle limitée. Les mouvements du grand danseur (Marcio Kerber Canabarro ?) sont d’une incroyable grâce, mais pas celle d’un humain ordinaire, celle d’une autre sorte d’être, en rien inquiétant mais profondément étranger. A nouveau ils sont éparpillés sur la scéne. Puis un danseur frôle la danseuse aux mains de paysage (Kotomi Nishiwaki). On ne peut même pas être sûr qu’il la touche. Deux des danseurs commencent un duo d’entrelacs, il se tiennent, s’enroulent mais ce n’est pas un accouplement, ils sont des feuilles réunies par le vent qui roulent sur le sol. Entrelacés ils parcourent la scène, capturent un autre corps, puis deux autres encore et un noeud de corps entrelacés roule et se déroule. C’est magnifique, une prouesse aussi pour que les efforts ne viennent pas rompre le sentiment qu’ils sont roulés. Après ils se sépareront, puis se repositionneront pour saluer. Des gens sont partis. Mais ceux qui sont restés y penseront longtemps.

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  1. De retour à Bruxelles pour un débat sur Internet et les données personnelles dans Europe Refresh, un festival du financement participatif aux Halles de Schaerbeek. Revenir à Bruxelles, c’est un pélérinage d’amitiés, de lieux et de danse. Habituel miracle bruxellois, nous trouvons des places pour Violet, une chorégraphie de Meg Stuart au Kaai Theater. C’est un spectacle créé au Kaai Theater et qui a déjà tourné à Avignon et à Paris, mais je n’avais jamais rien vu de Meg Stuart. D’où cette chronique. Au fait j’ai décidé de continuer à publier mes chroniques intermittentes de danse sur ce blog, parce qu’il est bilingue, alors qu’elles seraient sans doute plus à leur place sur mon atelier de bricolage littéraire. []

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