Le programme Europe créative prend-t-il en compte les défis sociétaux, d’innovation et culturels ?

Ce mardi 12 novembre, Relais-Culture Europe et le programme Médias organisaient une journée de présentation du nouveau programme européen en matière de culture et médias, baptisé Europe créative. J’étais invité à effectuer l’exposé introductif de la session sur « Innover dans une économie en changement ». Voici le texte de mon intervention.


Il y a 2 ans, le réseau européen INTERREG Toolquiz (capacités pour une économie créative inclusive) préparait un « livre vert des régions en matière de politiques culturelles européennes ». Ils m’avaient demandé un texte de positionnement général sur ce que devraient être des politiques culturelles européennes. Ce texte a finalement paru sous le titre Les communs culturels et la justice sociale : fondations pour un nouvel humanisme européen. En introduction à cette discussion à l’innovation dans une économie en changement, je vais donc utiliser ces réflexions pour analyser ce que nous voyons aujourd’hui du résultat.

En particulier, je voudrais poser deux questions :

  • Le programme Europe créative prend-t-il en compte les transformations majeures induites par le numérique pour l’innovation, les sociétés et l’économie européenne ?
  • A-t-il une chance de jouer un rôle positif pour créer de meilleures conditions d’exercice des activités créatives et des pratiques culturelles de chacun ?

Qu’en est-il du numérique dans le programme ? Dans les objectifs culturels on trouve ceci :

a) soutenir les actions permettant aux opérateurs d’acquérir les compétences et le savoir-faire propices à l’adaptation aux technologies numériques, dont l’expérimentation de nouvelles stratégies de développement de l’audience et de nouveaux modèles commerciaux;

qui est ensuite décliné dans des termes identiques pour le programme Médias. A chaque fois, il s’agit d’adaptation d’acteurs de médias antérieurs ou extérieurs au numérique, et le centrage est sur les modèles commerciaux et l’audience. Le programme n’a aucune vision ni aucun objectif portant sur le développement de la culture numérique native, celle qui naît, produit et se partage chaque jour sur internet. Or il y a un besoin considérable d’une fédération européenne de la culture numérique qui est encore trop enfermée dans des pratiques nationales ou sectorielles.

Numérique, audience et diversité culturelle

Le programme n’a pas non plus de vision de la soutenabilité générale des pratiques culturelles et des acteurs de terrain à l’ère numérique, qu’il ne considère que sur le plan des modèles commerciaux micro-économiques. En particulier, il ne porte aucune attention à un changement majeur introduit par le numérique qui est celui de l’augmentation considérable du nombre de contributeurs et d’œuvres à chaque niveaux de qualité ou de compétence et donc de la diminution inévitable de l’audience moyenne. Cette augmentation du nombre d’œuvres en concurrence pour l’attention du public fait partie de l’univers familier pour les acteurs de la culture numérique. Mais les tendances correspondantes existent aussi pour les médias traditionnels. C’est évident pour la photographie : des centaines de millions de photographies partagées sur internet avec libre utilisation au moins pour les usages non marchands, et parmi elles des dizaines de millions de photographies de qualité. C’est tout autant le cas pour l’écriture qu’il s’agisse de textes ou d’écriture transmédias : le nombre de titres de livres édités aux États-Unis a été multiplié par 5 en 10 ans, l’Europe suivant avec un léger retard dû au retard de développement de l’impression à la demande. Même des médias traditionnellement considérés comme ayant une certaine rareté de l’offre comme les films et l’audiovisuel connaissent le même phénomène avec l’explosion des web-documentaires, des web-séries et des productions individuelles. La musique est dans la même situation : l’offre de nouveaux titres par les majors a été divisée par 6 en 8 ans, mais la production indépendante et l’autoproduction produisent plus de titres que jamais. Certains acteurs professionnels tentent de bâtir des digues contre cette abondance en créant des catégories distinctes pour sauver un noyau professionnel en le protégeant de la concurrence de l’abondance des productions étiquetées « amateurs », mais ces efforts sont fragiles et nuisibles à la capacitation culturelle.

Si le programme avait pris en compte ce fait, il aurait dû expliciter comment ses actions réagissent aux défis correspondants. Cela l’aurait forcé à prendre en compte la baisse inéluctable de la part des financements qui assurent la soutenabilité des activités créatives issue des revenus et modèles commerciaux indexés sur l’audience. Il aurait dû prendre parti entre les deux seuls scénarios possibles : une concentration encore accrue de cette audience sur un petit nombre d’œuvres ou l’acceptation d’un diversité d’attention aux œuvres accrue qui suppose des mécanismes de financement adaptés (mutualisation entre individus ou à l’échelle des sociétés, financement participatif, modèle de soutien par les abonnements et les achats de reconnaissance).

Maintenant, si le programme Europe créative n’a pas explicitement traité ces questions, il n’y est pas non plus fermé.

Pratiques non marchandes, édition et médiation

Un autre aspect clé lié au numérique porte sur le rôle des pratiques et échanges non marchands dans l’innovation. La culture numérique et à vrai dire aussi la culture des médias non numériques et du spectacle vivant se développent d’abord dans la sphère non marchande. A l’ère numérique, les fonctions d’édition sont tout aussi importantes qu’auparavant et celles d’intermédiation le sont encore plus. Mais elles ne se développent que sur un fond de production non marchande et de libre partage et réutilisation de fait ou de droit. Si les acteurs de la production (au sens financier), de l’édition, de la distribution et de l’intermédiation ne sont pas capables de développer des synergies avec ces activités non marchandes et ces pratiques de partage, elles laisseront libre champ aux monopoles américains de la distribution et de l’intermédiation. Si nous continuons à essayer de produire des Apple, Amazon, Facebook et Google européens au lieu de leur opposer des modèles respectueux des droits et pratiques des individus, les citoyens européens continueront à préférer les originaux. Dans le contexte des scandales déclenchés par les révélations d’Edward Snowden, il existe de réelles opportunités pour le développement de modèles européens plus ouverts et respectueux des droits de chacun.

Sur ce plan, le programme ne dit rien. Tous les espoirs sont donc permis qu’il fasse plus qu’il ne dit en soutenant la culture numérique native, les modèles de soutenabilité fondés sur la mutualisation et le financement participatif.

Enfin, il ne faut pas mépriser la question de l’audience sous prétexte qu’elle aurait des limites sur le plan économique. Dans un univers d’abondance des œuvres, il y a un véritable défi d’identification et de portage à l’attention des publics des œuvres qui paraissent le mériter de tel ou tel point de vue. Des nouvelles formes de médiation sont nécessaires et elles doivent être considérées comme aussi importantes que la création elle-même.

Outils et plate-formes

Permettez-moi de conclure par un domaine qui m’est cher, celui de la littérature et des outils de l’écriture et de la traduction. On n’écrit plus, on ne lit plus au sens le plus large, incluant tous les médias, avec les mêmes outils, ni même avec la même pensée. Camille de Toledo, fondateur de la Société Européenne des Auteurs et de la plate-forme TLHUB (réseau social et outillage de la traduction) a souligné le rôle central de la traduction au cœur de la culture européenne et développé un projet pour l’outiller. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Un programme culturel européen ne peut pas exister sans porter attention à ces outils qui structurent la culture de demain, qui laissés à leur cours peuvent l’enfermer comme les eBooks propriétaires ou pris en main en faire le cœur d’un nouvel humanisme.

Merci de votre attention.

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