Traduction de l’appel « La Via Maestra »

Demain, samedi 12 octobre, une manifestation aura lieu à Rome pour la défense et l’application de la Constitution italienne et des valeurs politiques et sociales qu’elle exprime. Voici une traduction de l’appel à cette mobilisation. Cela commence par une difficulté qui est que la traduction de La via maestra est La voie royale ce qui n’est pas idéal dans le cas particulier. Je m’abstiens donc de traduire ce titre, chacun comprendra.

On s’étonnera peut-être de trouver une traduction de ce texte sur ce blog. Il présente le défaut de ne faire aucune référence à internet et l’univers numérique sans lequel le renouveau des rencontres et des échanges dans les rues et les places qu’il mentionne n’aurait pas eu lieu et ne pourrait être entretenu et approfondi. Mais la Constitution de la république italienne n’est pas n’importe quel texte : c’est un modèle de constitution issue de la résistance au fascisme et elle mêle de façon intéressante l’affirmation des droits individuels et celle des droits sociaux. Plus encore, les attaques actuelles pour affaiblir les droits constitutionnels présentés comme obstacles à la quête infinie de la compétitivité sont un immense danger dans les temps difficiles que nous traversons.


Voici le texte de l’appel lancé par l’assemblée du 8 septembre dont provient la manifestation pour la défense et l’application de la Constitution.

1. Face à la misère, aux ambitions personnellles et aux rivalités des groupes qui accaparent les affaires de l’Etat, nous invitons les citoyens à ne pas se laisser distraire de l’essentiel. Nous les invitons à s’interroger sur les grands problèmes de notre société et à redécouvrir la politique et sa boussole : la Constitution. La dignité des personnes, la justice sociale et la solidarité envers les faibles et les exclus; la légalité et l’abolition des privilèges, l’équité dans la distribution des fardeaux et des sacrifices imposés par la crise économique, l’espoir de liberté, de travail et de culture pour les jeunes générations, la justice et la démocratie en Europe, la paix : voilà ce qu’il y a dans la Constitution. La défense de la Constitution n’est pas un retour lassé à un texte écrit il y a tant d’années. Ce n’est pas un comportement conservateur obsolète. N’avons-nous pas besoin aujourd’hui autant qu’hier de dignité, de légalité, de justice et de liberté. N’avons-nous pas besoin de politiques visant les objectifs de la Constitution ? N’avons nous pas besoin d’une profonde regénration des principes et de la participation démocratique qu’elle définit ?

Or on a ouvert la voie, pas par hasard et pas innocemment, à l’idée que la cette Constitution était dépassée ; qu’elle empêchait la modernisation de notre pays ; que les droits individuels et collectifs étaient un frein au développement économique ; que la solidarité était un mot vide ; que les drames et le désespoir des individus et des familles étaient un prix inévitable à payer ; que la participation politique et le Parlement étaient des obstacles ; que le gouvernement ne consistait qu’en efficacité économique au service des investisseurs ; que la véritable constitution donc en était une autre : le diktat des marchés et que tout le reste devait y être subordonné. En un mot : on a ouvert la voie à l’idée que la démocratie avait fait son temps et que nous étions désormais à une époque post-démocratique, un temps où l’on substitue le gouvernement de la « technique » économico-financière à celui de la « politique » démocratique. C’est ainsi que se justifient les « inéluctables réformes » – comme on les appelle – inéluctables pour passer d’une constitution à une autre.

La défense de la Constitution est donc avant tout la promotion d’une idée de société qui s’oppose à celle qui a opéré jusqu’à présent tacitement pour vider la constitution de son sens et aujourd’hui pour la miner. C’est en même temps un engagement culturel et politique pour expliciter la nature des enjeux, rassembler et mobiliser le plus de forces possible. Ce n’est pas la défense d’un passé révolu, mais un programme pour un futur à construire en Italie et en Europe.

2. Donc, à condition de l’expurger du discours politique officiel, dans lequel on ne l’évoque que pour la changer, la Constitution est bien vivante ces temps-ci. Aujourd’hui, nous réalisons l’actualité de l’article de la Constitution qui pose le travail à la base, au fondement de la démocratie : un article depuis longtemps dévalué et caricaturé comme expression d’une idéologie vide. Aujourd’hui, nous redécouvrons la valeur de l’égalité, comme exigence de justice et force de cohésion sociale, selon le texte de l’article 3 de la Constitution : un article longtemps considéré comme un rebus et auquel on a substitué l’éloge de l’inégalité et de la concurrence sans limite pour l’ascension sociale. Aujourd’hui, la dignité des personnes et l’inviolabilité de leurs droits fondamentaux, proclamée dans l’article 2 de la Constitution, représentent une défense contre la marchandisation de la vie des êtres humains selon la loi « naturelle  » des marchés. Aujourd’hui le devoir de contribution et l’équité fiscale, selon le critère de la progressivité de la participation aux dépenses publiques se révèle être une pierre angulaire de toute possibilité d’un lien de citoyenneté, après tant d’années de tolérance, si ce n’est de justification et d’éloge de l’évasion fiscale. Voilà, avec ces exemples, ce qu’est l’idée de société juste qu’indique la Constitution.

Ces dernières années, la défense des droits essentiels, comme ceux de la gestion des biens communs, de la garantie des droits syndicaux, des congés de maternité, de l’autodétermination des personnes à des moments critiques de leur existence s’est développée au nom de la Constitution plus souvent dans les salles des tribunaux qu’au Parlement; plus dans les mobilisations populaires que dans les initiatives législatives et gouvernementales.

Plus la Constitution était ignorée en haut, plus elle est devenue une référence de tant de personnes, mouvements et associations de la société civile. Pour les plus jeunes, les discours des politiques sont de plus en plus glacés ; le discours de la Constitution garantit que l’on peut parler et s’entendre politiquement dans un sens plus ample, plus élevé et tourné vers l’avenir que l’on le fait d’habitude dans la politique de tous les jours.

En bref, pendant que l’espace public officiel s’égarait dans un jeu de pouvoir toujours plus insensé et se vidait de tout sens constitutionnel, un espace public informel plus vaste, occupé par des forces spontanées a émergé. Les rues et les places ont offerts d’extraordinaires occasions de rencontres et de reconnaissance réciproque. Elles vont continuer à le faire parce que la nouveauté politique est devenue forte et capable de communication ; pour quelques instants, l’isolement et la solitude ont été surmontés ; une société diverse a été imaginée. Là les mots de la Constitution ont résonné naturellement.

3. Il y a donc une grande force politique et civile, latente dans notre société. Elle s’est caractérisée jusqu’à présent par sa dispersion en tellement de courants et de moments qu’elle n’a pas réussi à se faire prendre en compte comme elle l’aurait pu face aux politiques officielles. C’est pourquoi nous appelons aujourd’hui avec tant d’urgence, tant d’insistance, à s’opposer aux tentatives de changer la constitution pour la rendre purement centrée sur l’efficience et les entreprises (avec le présidentialisme en ligne de mire) et à l’exigence de recueillir, coordonner et mûrir le besoin et la volonté diffus de Constitution. Ce besoin et cette volonté sont conscients et pourtant inconscients dans notre pays aux prises avec la crise politique et économique et avec la dévastation sociale qui en résulte.

Nous avons aussi nos « réformes inéluctables ». Mais c’est pour réaliser la Constitution, pas pour la changer.

Lorenza Carlassare

Don Luigi Ciotti

Maurizio Landini

Stefano Rodotà

Gustavo Zagrebelsky

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires