Reproduction sexuée et écosystèmes numériques

Sylvestre Huet a publié dans Libération du 6 septembre 2013 un article1 rendant compte des travaux de Damien de Vienne (CRG/UPF Barcelone), Tatiana Giraud (UMR 8079, Orsay) et Pierre-Henri Gouyon (Muséum d’histoire naturelle) pour modéliser et expliquer la supériorité de la reproduction sexuée dans l’évolution biologique. Certains aspects méthodologiques de ces travaux sont susceptibles d’éclairer des questions complètement différentes dans d’autres champs, en montrant que selon le choix des échelles d’analyse (individu ou écosystème, court-terme ou long-terme) on aboutit à des conclusions divergentes. Dans ce billet, je commence par rappeler à ma façon le contenu de l’article des chercheurs, publié dans l’intéressante revue en accès libre à revue rapide Plos-One. Pas de panique, c’est assez simple2, reportez-y vous donc si le cœur vous en dit. Je tente de me servir de cet éclairage méthodologique pour discuter différentes questions concernant la richesse et la soutenabilité des écosystèmes numériques.

Pourquoi la reproduction sexuée domine-t-elle ?

Aujourd’hui, la reproduction sexuée domine pour les organismes multi-cellulaires. Or pour qui adopte une vision court-termiste d’optimisation de la descendance, cela ne va pas de soi. La reproduction asexuée (clonage = duplication d’individus génétiquement identiques ou presque, parthénogenèse = auto-fécondation) présente en effet d’indéniables avantages à court terme sur le nombre de descendants d’un individu, puisque tout individu produit est capable de produire lui-même et tout seul une descendance, alors que dans le cas de la reproduction sexuée, il en faut deux. Cet avantage d’un facteur deux à chaque génération signifie qu’en quelques dizaines de générations, toute population se reproduisant sexuellement peut être dominée par la descendance d’un seul individu à reproduction asexuée. Ainsi l’article parthénogenèse du Wikipedia francophone énonce-t-il : « Cette reproduction a un avantage sélectif car elle produit un grand nombre d’individus sans la présence de l’organisme mâle ». Pour que la reproduction sexuée domine à ce point, il faut qu’elle possède de puissants avantages à un autre niveau qui garantissent la perpétuation de sa domination.

On a d’abord recherché cet avantage dans les effets immédiats de la reproduction sexuée, notamment la production d’une plus grande diversité des descendants produits. Les résultats en la matière n’ont pas été très concluants, les avantages directement conférés aux descendants ne paraissant pas suffisants pour compenser la supériorité numérique de la descendance asexuée. Dès 1930 (et, dans l’une de ses intuitions lumineuses, déjà chez Darwin), on a supposé que le mécanisme assurant la survie de la domination de la reproduction sexuée résidait dans sa sélection au niveau des lignées (populations, espèces, familles). En simplifiant, cela revenait à dire que, certes, l’apparition de descendants d’un individu à reproduction asexuée peut envahir toute une population, mais celle-ci sera désavantagée au niveau d’autres mécanismes de sélection portant sur l’ensemble (par exemple extinction suite à un changement environnemental). En 1989, Leonard Nunney (article toujours enfermé dans JSTOR), ajoutait d’autres mécanismes susceptibles d’avantager des lignées à reproduction sexuée comme leur plus grand taux de spéciation (production de plus nombreuses espèces susceptibles d’occuper des niches écologiques). D’autres chercheurs ont par ailleurs remarqué que de nombreuses espèces à reproduction sexuée ont des caractéristiques qui rendent impossibles le retour à une reproduction asexuée, notamment des caractéristiques structurelles de l’organisme ou de sa reproduction qui rendent extrêmement improbables l’apparition de mutations conduisant à une reproduction asexuée3.

Damien de Vienne et ses co-auteurs4 ont rassemblé tous ces mécanismes dans deux modèles simples mais rigoureux et sont parvenus à montrer qu’avec des valeurs réalistes des paramètres de ces modèles, ils expliquent effectivement la supériorité durable de la reproduction sexuée au niveau des lignées.

(Re)propriétarisation et copyleft

Le transfert de modèles nés dans les théories de l’évolution biologique à des systèmes sociaux a donné lieu à de graves abus intellectuels et politiques. Dans de nombreux cas, ce transfert s’est effectué à partir de versions caricaturales ou même totalement fausses des théories de l’évolution et en oubliant complètement les conditions spécifiques nécessaires à la validité des modèles concernés. L’exercice auquel je vais me livrer est donc périlleux et il faut d’emblée préciser à quel niveau de description il me paraît y avoir une une réelle similitude. Il s’agit ici uniquement de comment des avantages à court terme à un niveau micro (portant sur un individu ou petit groupe, une entreprise, un produit, un contenu, un logiciel, un ensemble d’informations) peuvent en réalité masquer la supériorité à long terme et et à une échelle plus macroscopique d’autres « choix ». L’appellation d’écosystème que j’utilise plus loin pour souligner les contraintes environnementales qui pèsent sur les environnements numériques et l’interdépendance entre leurs composants ne doit pas induire à importer les métaphores biologiques dans l’analyse de leurs fonctionnements internes.

Lorsqu’on produit des ressources (logiciels, publications de tous médias, etc.) librement accessibles et utilisables, la question se pose de si on autorise ou non leurs usagers à les repropriétariser en les modifiant ou en les rendant dépendantes de façon forte d’autres ressources propriétaires 5. Cela se traduit par deux types de licences ou de déclarations de droits d’usage : les licences copyleft qui tentent à des degrés divers de limiter le risque de repropriétarisation des ressources, et les licences dites « permissives » qui autorisent la repropriétarisation de version modifiées ou combinées de la ressource libre d’origine. Le débat entre ces deux approches a toujours été assez vif, et il a été instrumentalisé fréquemment par des acteurs industriels importants. L’exemple prototypal est celui des produits d’activités à financement public comme la recherche : si l’on souhaite les rendre accessibles à tous, sous quels termes faut-il le faire ? Le débat se pose de façon différente selon les types de ressources selon le degré d’interdépendance entre différentes ressources individuelles : pour des ressources fortement interdépendantes comme les logiciels la repropriétarisation d’une ressource clé peut impacter directement tout un écosystème d’usages; dans le cas de productions culturelles, la repropriétarisation de l’une d’entre elles ampute la culture accessible et réutilisable mais avec un impact qui concerne principalement ce composant.

Les tenants des licences permissives affirment qu’elles rendent possible une gamme plus étendue d’usages en permettant également la repropriétarisation. En filant la métaphore, on peut dire que lorsqu’on les choisit pour une ressource, celle-ci a une descendance immédiate plus nombreuse. Mais cet avantage pour la ressource individuelle s’accompagne de toute une gamme d’effets potentiellement nuisibles à long terme et pour l’ensemble de l’écosystème. Notons d’abord que l’hypothèse de la repropriétarisation n’est pas une fiction. Elle fut pratiquée par Microsoft sur des logiciels libres mettant en œuvre le protocole Internet avant que Microsoft en réalise sa propre implémentation. C’est néanmoins l’utilisation par Apple du système d’exploitation BSD sous licence permissive, et sa repropriétarisation dans OS X puis dans son descendant IOS pour certains dispositifs mobiles qui constitue l’exemple le plus net de succès d’une ressource repropriétarisée ayant eu des effets nuisibles au niveau de l’écosystème (ici informatique). Alors qu’OS X ne conquit qu’un marché niche, IOS appliqué sur le marché en développement des smartphones puis des tablettes envahit à grande vitesse ces marchés. Les effets nuisibles de cet envahissement s’observent non seulement au niveau de la privation de possibilités pour les usagers, mais aussi au niveau de la perte de diversité de l’écosystème, de la moindre variété des espèces qui le composent, du défaut d’exploration des voies d’innovation qui ne conviennent pas aux acteurs dominants. Ces effets s’observent malgré l’apparition d’Android (émanant d’un autre acteur dominant et incorporant également de nombreux logiciels libres, mais avec une moindre repropriétarisation), puis de systèmes d’exploitation presque libres pour smartphones dérivés d’Android comme CyanogenMod.

Cet exemple nous indique également que la repropriétarisation ne constitue que l’un des facteurs contribuant à l’appauvrissement des écosystèmes informatiques, les effets de réseaux et d’avantages au first mover (premier entrant) jouant un rôle bien plus important. En réalité la repropriétarisation joue plus un rôle de blocage de certaines alternatives, souvent renforcé par l’usage de droits exclusifs forts comme les brevets que d’explication de la position dominante. Dans un article de 2002, j’ai proposé un modèle sommaire pour la réflexion sur ces questions qui est structurellement similaire à celui de l’article de De Vienne, Giraud et Gouyon, mais sans toutes les validations auxquelles ils se sont livrés. J’y concluais à l’utilité et la légitimité du choix du copyleft dès qu’il s’agit de logiciels utilisés pour des applications fondamentales de la société de l’information, ainsi que pour les développement informatiques financés par l’argent public. Le développement qui précède vise seulement à signaler que les arguments de descendance immédiate plus importante mis en avant par les tenants des licences permissives pour les logiciels ou pour certains développements en biologie synthétique (cf. cet article de James Boyle et Arti Rai) ne peuvent être retenus sans une réflexion sur le devenir des écosystèmes concernés.

Et les productions culturelles ?

Maintenant, qu’en est-il lorsqu’il s’agit de ressources moins interdépendantes dans l’usage concret comme les œuvres culturelles ? Examlinons deux exemples : la repropriétarisation des œuvres du domaine public et les sites personnels d’écriture littéraire.

Les effets de l’amputation du domaine public

Prenons des cas fréquents de repropriétarisation qui ne sont pas liés à des licences permissives mais à la création artificielle de nouveaux droits propriétaires :

  • la numérisation des œuvres du domaine public si l’on accepte qu’elle s’accompagne de nouveaux droits exclusifs explicites ou simplement inclus dans des monopoles d’exploitation et,
  • l’édition d’une œuvre du domaine public dans un livre numérique avec une maquette ou des ajouts d’appareils critiques mineurs.

Dans les deux cas, la nouvelle production peut devenir la seule source d’accès à l’œuvre d’origine, au moins pendant une certaine période. Le logiciel d’annotation de textes en ligne co-ment auquel la société que j’ai fondée a consacré des années d’efforts est utilisé dans de nombreux pays pour l’annotation de textes littéraires dans un contexte éducatif ou d’humanités numériques. La disponibilité effective sous forme numérique de ces textes (en mode texte et non image) est loin d’être systématiquement assurée et lorsqu’elle l’est c’est au moint autant des projets sociétaux comme l’Internet Archive, le projet Gutenberg ou Wikisource que par les bibliothèques publiques, même si des projets comme la Digital Public Library of America vont modifier la donne. Il n’y a nul besoin ici de copyleft pour assurer que les lignées de ces œuvres vivent dans l’espace culturel, mais par contre la nécessité de réaffirmer le droit de quiconque qui entre en possession d’une copie numérique de ces textes de les diffuser librement et de les placer sur les sites de son choix.

Maintenant, dans l’hypothèse improbable ou les nouveaux « propriétaires » de fait de ces textes parviendraient à en maintenir une exclusivité durable (plus de quelques jours), quel serait l’effet de ce retrait d’un texte du domaine public pour assurer sa diffusion propriétaire. Dans l’immédiat, certains assureront que son accessibilité est accrue, et que sa lignée (son appropriation culturelle par beaucoup, les commentaires ou œuvres que cette appropriation suscite) sera plus nombreuse. Mais c’est une lignée infirme, comme le seront les pratiques portant sur un livre numérique avec DRM ou celles qui peuvent se développer dans des bibliothèques disposant de licences. Qui pourra effectuer un travail d’annotation collaborative de ces textes, publier une nouvelle édition annotée, écrire des œuvres qui en sont inspirées et en incluent de larges extraits, etc ? Si l’on considère maintenant l’écosystème culturel dans son ensemble, il se caractérisera par des textes plus ou moins nombreux dont la lignée sera partiellement stérilisée. Il sera donc appauvri mais sans que cela ait un effet aussi majeur que la propriétarisation des technologies essentielles.

Sites personnels littéraires

Dans l’univers florissant (culturellement) de l’écriture littéraire en ligne, un grand nombre de sites choisissent comme mon propre blog littéraire une licence CC-By-NC-SA. Les auteurs correspondants imposent donc, pour ce qui concerne la seule sphère non marchande, la réciprocité du partage à ceux qui réutilisent leurs écrits ou autres contenus. Cela signifie qu’ils ne permettent pas une republication (même non commerciale) qui imposerait des droits exclusifs sur le texte réutilisé ou des parties de celui-ci dépassant les limites du droit de citation. Quel est la visée de cette pratique ? Je ne parle pas ici de la restriction aux usages non marchands, qui relève d’un autre champ d’analyse, mais bien de la seule question de la clause interdisant la repropriétarisation. Elle me paraît ici de portée essentiellement politique. Le texte d’origine va rester dans l’immense majorité des cas disponibles. L’exigence de non-repropriétarisation ne vise pas à assurer cette disponibilité, mais à rendre le texte inséparable de son intention de partage. Cette intentionnalité, qu’on se gardera bien d’imaginer dans les systèmes biologiques, manifeste que le devenir des écosystèmes numériques est dans les mains des êtres humains qui les créent, les peuplent et y vivent.

  1. Les archives de Libération passant en accès libre au bout de 48h (je crois), le lecteur pourra se référer au texte de l’article de Sylvestre Huet. . []
  2. Evidemment, Sylvestre Huet et moi plus encore devons simplifier certains aspects de l’article. Celui-ci est passionnant et lisible : c’est un des effets des revues en accès libre que de produire des articles scientifiques moins illlisibles pour le commun des mortels). []
  3. Sans intervention de la technologie. []
  4. En biologie, le premier auteur listé est celui qui a fait l’essentiel du travail, notamment technique ou expérimental, le dernier auteur listé est l’encadrant de la recherche et les auteurs intermédiaires y ont collaboré. []
  5. L’usage du mot ressource ne renvoie pas ici à l’économie, il désigne juste des entités utilisables par des êtres humains dans leurs activités. []

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