L’élection présidentielle italienne racontée aux lecteurs des médias français

Si vous comptez encore sur les médias d’information français (hors internet1) pour comprendre ce qui se passe en Europe, vous pensez peut-être que face à l’émergence de courants populistes anti-démocratiques, la démocratie parlementaire italienne s’est sauvé de justesse en forçant un jeune homme de 88 ans à se représenter pour 7 ans pour éviter le danger d’élire un autre jeune homme de 80 ans aux coupables relations avec des idées dangereuses. Voici donc une autre narration de l’élection présidentielle italienne, des enjeux qui s’y jouaient et qui vont continuer à occuper le champ politique européen dans différentes formes.

Le contexte

Il faut restituer un fond d’assez longue durée pour comprendre ce qui vient de se jouer. L’Italie a connu une dégénérescence post-démocratique de son système politique plus précoce et encore plus profonde que d’autres pays européens, face à laquelle s’est dressé tardivement un mouvement de réappropriation démocratique et sociale qui mérite toute notre attention. Les raisons de la précocité du délabrement du système politique italien sont spécifiques à ce pays :

  • La domination jusqu’aux années 1980 de la vie politique par le parti communiste de l’époque et les démocrates chrétiens, ne laissant survivre à son extérieur que des partis corrompus ou marginaux.
  • Une ère de violence2 qui a fait peser durablement une ombre fatale sur l’idée de radicalité.
  • Les rôles spécifiques de l’église catholique et de la criminalité organisée dans ce pays 3.
  • La faiblesse de l’Etat et un espace démocratique plus ouvert à l’échelle régionale et locale qui a entretenu l’illusion que la société échapperait aux conséquences du délabrement du politique.
  • Et bien sûr, une concentration encore plus importante des médias que dans d’autres pays.

Dans les quinze dernières années, la post-démocratie italienne s’est matérialisée sous la forme d’un face à face entre une droite dominée par le représentant d’une oligarchie médiatico-financière burlesque allié à différentes tendances de droite extrême en quête d’une improbable respectabilité et d’un parti démocrate couvrant un spectre politique large. Ce spectre va des catholiques conservateurs ou tenants de l’ordre économique établi à une gauche dont certains représentants ont conduit des politiques locales intéressantes en passant par des courants féministes. La base est plus jeune que celle du parti socialiste en France, mais les dirigeants sont des politiciens socio-libéraux. Ce parti démocrate s’est approprié des procédures comme les primaires pour la désignation de ses leaders et a mis en avant des politiciens parfois photogéniques dans un vide politique intersidéral.

Face à cette situation, et à l’humiliation ressentie par beaucoup pendant les gouvernements Berlusconi, des alternatives vont peiner à apparaître. Les courants communistes « maintenus » sont faibles et peu en phase avec les pratiques sociales actuelles, même si leurs organisations culturelles comme Arci continuent à jouer un rôle significatif. L’écologie politique a quelques personnalités intéressantes mais ne pèse rien électoralement. Le parti radical défend courageusement les libertés individuelles mais est incapable de s’approprier les questions sociales. Enfin, le petit parti du juge Di Pietro (L’Italia dei Valori) a très peu de poids électoral mais jouera un rôle dans la restauration d’une fierté démocratique. Cette faiblesse des alternatives politiques constituées se combine avec le retard de développement de l’internet fixe par rapport à d’autres pays européens et le faible développement des médias alternatifs pour donner l’impression d’un désert politique. Beaucoup de mes amis se réfugiaient alors (au milieu des années 2000) dans leurs activités scientifiques, artistiques ou de socialité proche.

La faiblesse des alternatives constituées explique cependant aussi le fait que lorsque les italiens s’y mettront les alternatives sociales vont connaître un développement important et même unique. Quelques personnalités culturelles comme Nanni Moretti vont tenter de secouer le vide, mais c’est d’ailleurs que viendront les vraies réponses de société. Elles connaissent deux branches : une réaction des milieux universitaires en particulier de juristes et philosophes politiques comme Gustavo Zagrebelsky (ancien président de la cour constitutionnelle italienne) et Stefano Rodotà (qui propose dès 2006 un Internet Bill of Rights) pour défendre les valeurs constitutionnelles, démocratiques et sociales et un développement rapide d’une société civile numérique fédérée par l’usage des blogs et d’internet. Dans un contexte de rabotage sévère des financements aux universités et à la recherche, des mouvements étudiants se développent également, avec des mots d’ordre comme « mon cerveau n’est pas une marchandise » et une référence explicite aux biens communs.

Ces signaux alors faibles vont apparaître de façon visible dans l’espace public à partir de 2009. En avril 2009, la Biennale Democrazia de Turin est un événement parmi d’autres manifestant la révolte de la société civile contre la dégénérescence politique. On en retiendra cette superbe Leçon sur la démocratie de Gustavo Zagrebelski (lien en italien). Mais c’est surtout le développement des blogs politiques qui va manifester l’apparaition sur la scène politique de nouveaux acteurs. Le blog de Beppe Grillo, humoriste fondateur du mouvement Cinque Stelle (M5S, sur lequel on lira avec profit divers articles d’Anne Daubrée4 et une étude récente sur la sociologie du mouvement5) est le plus visible. Son succès survient sur un fond de développement diffus de l’expression politique sur internet.

Cette irruption va aboutir à un succès sans précédent dans l’obtention par la société citoyenne de lois reconnaissant les biens communs et défendant l’Etat de droit démocratique : le 13 juin 2011, après une campagne conduite essentiellement sur internet mais relayant les analyses de Stefano Rodotà sur les biens communs et soutenue par l’Italia dei Valori, 4 référendums d’initiative populaire vont confirmer un statut de bien commun pour l’eau et annuler un des décrets par lesquels Silvio Berlusconi tentait de s’assurer une impunité éternelle. Compte tenu du fait qu’il faut plus de 50% des électeurs inscrits pour l’adoption de ce type de référendums législatifs, ce succès manifeste la force du mouvement qui les portait. Le parti démocrate, au départ non impliqué, s’est mobilisé (notamment sa base) lorsqu’il est apparu que le mouvement était puissant. L’électorat qui votera en 2013 pour le M5S de Beppe Grillo joue un rôle important dans la mobilisation de l’époque et c’est le début d’une reconnaissance des acteurs des biens communs par le monde d’internet.

La suite vous la connaissez, mais rappelons-la tout de même. Les citoyens italiens se virent privés d’une satisfaction qu’ils méritaient : celle que ce soit leur vote qui renverse le troisième gouvernement Berlusconi, démis par décision conjointe du Conseil européen et des marchés financiers et remplacé par le prototype du politicien gestionnaire, Mario Monti. Malgré quelques efforts pour limiter les effets sociaux des coupes budgétaires (en comparaison de ce qui se passe dans d’autres pays), le gouvernement Monti se révèle incapable de toute initiative qui aurait stoppé la dérive vers toujours plus d’austérité. Il fait adopter par le parlement le pacte de stabilité budgétaire dans des conditions dont on verra qu’elle auront un impact sur la situation actuelle. En mars 2013, les élections législatives donnent un quart des voix au M5S, aussitôt rangé par les médias européens dans la catégorie des populistes dangereux et mis sur le même plan que Silvio Berlusconi. Il est vrai que quelques déclarations de Beppe Grillo n’aidèrent pas les commentateurs à y aller voir de plus près, et en particulier à se demander un peu qui étaient les 162 parlementaires élus du M5S.

L’élection présidentielle

Après l’échec de différentes tentatives de formation du gouvernement, dans un contexte où le M5S refusait de donner son soutien à Pier-Luigi Bersani, leader du parti démocrate, on s’avisa que le mandat présidentiel de 7 ans de Giorgio Napolitano arrivait à son terme. Les partis politiques dominants le supplièrent de rester en place jusqu’à la formation du gouvernement ou à la dissolution de l’assemblée. Il refusa et on se préoccupa donc de qui serait condidat.

Le 16 avril 2013, 101 personnalités de la société civile numérique, juridique et politique (et quelques membres de divers partis y compris le M5S) signèrent un appel à désigner Stefano Rodotà comme président de la république italienne. Ils furent rejoints par quelques dizaines de milliers d’autres. Voici un extrait de cet appel traduit par mes soins :

Attentif depuis toujours aux droits des personnes et à l’exigence de la responsabilité, il [Stefano Rodotà] a une compréhension profonde de l’impact politique et social des nouvelles technologies et réfléchit depuis longtemps à leurs conséquences dans le champ des droits et aux possibilités qu’elles offrent pour un renouvellement et un développement de la démocratie. Mais ce n’est pas tout.

En parfaite cohérence avec tout cela, il s’est préoccupé ces dernières années d’une affirmation essentielle : celle de la justice sociale et de la gestion publique des biens communs. Rodotà démontre une conscience extraordinaire du fait que dans un moment de crise gravissime, les droits à la survie deviennent essentiels. Pour cette raison, il a insisté sur la création d’un revenu de citoyenneté pour tous.

Rodotà est un laic qui respecte toutes les confessions religieuses. Toujours attentifs aux réflexions des femmes et à leurs contributions, c’est un homme de dialogue qui refuse la violence comme instrument pour la résolution des controverses.

Nous en concluons que Stefano Rodotà incarne fidèlement les valeurs de notre charte fondamentale.

Le M5S organise un processus de consultation interne d’où émergent dix noms avec en tête la journaliste Milena Gabanelli et Stéfano Rodotà. Puis, alors que l’élection présidentielle se rapproche, le M5S désigne Stefano Rodotà comme candidat après des débats où il apparaît qu’il est le candidat le plus à même de recueillir une majorité sur son nom, notamment parce qu’il est respecté par l’électorat démocrate et la base du parti.

Le président de la république italienne est élu par un congrès de 1007 parlementaires et réprésentants des régions. Les 3 premiers tours ont lieu à la majorité des 2/3 des inscrits, les tours suivants à la majorité simple des inscrits. Ensemble, le parti démocrate et le M5S réprésentent plus de la moitié des électeurs. A partir de ce fait simple, le parti démocrate va suivre une seule maxime : « tout sauf Rodotà ». Il commence par se mettre d’accord avec le « Peuple des Libertés » (PdL, parti de Berlusconi) suivi par la Ligue du Nord (parti xénophone et sécessionniste enterré sous les affaires de corruption) pour soutenir la candidature de Franco Marini, syndicaliste chrétien représentatif de la droite du parti démocrate. Ensemble les partis qui le soutiennent détiennent plus des 2/3 des votants mais les défections sont si nombreuses (notamment au parti démocrate) qu’il n’obtient même pas la majorité simple des voix. Trois tours passent comme cela, avec divers partis refusant d’y participer ou s’abstenant. Au troisième Stefano Rodotà recueille 251 voix, soit 89 de plus que les votants du M5S. Le parti démocrate rompt alors son alliance avec Berlusconi et soutient Romano Prodi, dont je garde un souvenir ému puisque que lors de son discours inaugural comme Président de la Commission européenne il n’hésita pas à déclarer que si certains pensent qu’il n’y a pas de culture européenne commune ils se trompent puisqu’il y a Walt Disney (non, il ne plaisantait pas). Tous les journalistes qui avaient déjà annoncé l’élection de Marini annoncent celle de Prodi, pendant que le PdL décide de ne pas prendre part au vote. Prodi n’obtient que 395 voix, 35 de moins que les électeurs du parti démocrate et très loin de la majorité de 504. Les supporters de Rodotà entrevoient un possible ralliement du parti démocrate à Rodotà. Le M5S déclare que s’il est élu, il pourra y avoir des discussions pour le gouvernement. Mais les dirigeants du parti démocrate n’ont pas dit leur dernier mot. Alors qu’ils avaient opposé l’âge de Rodotà (80 ans) à un possible soutien, affirmant que l’Italie avait besoin de renouvellement, ils se mettent d’accord avec le PdL et d’autres partis pour supplier une fois de plus Giorgio Napolitano, âgé de 87 ans, de se représenter, ce qu’il finit par accepter. D’après des amis et les points de vue exprimés sur twitter, les raisons du refus obstiné de voter Rodotà du parti démocrate s’expliquent par l’opposition des catholiques qui y sont puissants, et par le fait que lors du vote sur le pacte budgétaire européen, il s’était prononcé en faveur d’une soumission du traité à un référendum.

La fureur de ceux qui avaient soutenu Rodotà est grande, et Beppe Grillo, toujours aussi nuancé, parle de coup d’état puis après que les élus de M5S aient rectifié, de « golpettino » (intraduisible mais vous comprendrez) et appelle à une manifestation TuttiaRoma (tous à Rome). Rodotà condamne les marches sur Rome aux relents mussoliniens, déclarant que les critiques contre les décisions parlementaires sont légitimes et peuvent être dures mais toujours en considérant qu’elles ont été prises dans un cadre démocratique. Une manifestation calme a lieu au moment où j’écris sur la place Santi Apostoli.

Il y aura une suite, mais laquelle ?

Pour ceux qui comprennent l’italien :

  1. On remarquera que même les correspondants des médias traditionnels tiennent un discours significativement différent sur leurs blogs, voir par exemple celui de Philippe Ridet correspondant du Monde en Italie. []
  2. D’extrême droite dans des attentats aveugles qui ont causé les deux tiers des morts mais aussi d’extrême gauche dans des formes particulièrement détestables comme l’exécution de cadres intermédiaires d’entreprises. []
  3. Lecture des romans de Leonardo Sciascia toujours recommandée. []
  4. Les cyberactivistes italiens : précurseurs des nouvelles contestations numériques, OWNI, 28 octobre 2010 ; Italie : fin du mainstream, Medium, décembre 2001 et Participation à l’italienne, TANK n° 3, 2012. []
  5. Fabio Bordignon and Luigi Ceccarini, Five Stars and a Cricket. Beppe Grillo Shakes Italian Politics, South European Society and Politics, 2013. []

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires