6 leviers pour rendre le politique à nouveau crédible (2)

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Voici donc le second article d’une série de six présentant chacun un levier nécessaire pour rendre le politique à nouveau crédible. Ces leviers forment un ensemble, dont je rappelle ici la composition :

  1. L’autonomisation d’espaces d’expérimentation politique
  2. Une politique des modes de production et de consommation
  3. Mettre en priorités les libertés de circulation
  4. Une fiscalité pour l’ère de l’information
  5. Un espace public pour le renouveau démocratique
  6. L’articulation de l’individuel et du collectif

Les modes de production et de consommation

Il s’agit :

  • De tout ce qui fait qu’un type de bien est produit plutôt qu’un autre, un type de service proposé plutôt qu’un autre ;
  • De comment les biens sont produits et les services délivrés (avec quelles techniques, quelle organisation du travail, quelles localisations des activités, etc) ;
  • De comment les biens et services sont promus et distribués aux consommateurs, clients ou usagers ;
  • Des conditions dans lesquelles la consommation s’effectue, par exemple l’organisation du temps dans une journée, l’environnement physique d’usage ou de consommation, la répartition des tâches domestiques entre femmes et hommes, etc.

Aïe, direz-vous, si on parle vraiment de tout cela, est-ce que cela a un sens d’envisager une action politique ? Pourquoi pas une politique du grand tout ? De nombreux facteurs qui influencent les choses listées ci-dessus semblent échapper à l’orientation politique. Je voudrais néanmoins convaincre de ce qu’il y a bel et bien un espace d’action politique et que cette action peut jouer un rôle essentiel dans les années à venir. J’ai deux arguments : d’abord il existe déjà des politiques en la matière (malheureusement, elles sont souvent mauvaises de mon point de vue) ; ensuite, un petit nombre de choix stratégiques permettent de réorienter significativement dans la durée l’évolution des modes de production et de consommation.

30 ans de grande transformation

Le monde vient de connaître 30 ans d’une grande transformation[1] qui a deux visages. Ces visages sont les deux faces de la « rupture informationnelle ». D’un côté, les entreprises se sont saisies de l’informatique comme moyen d’optimiser (dans un but de profit) les processus de production, de reproduction et de distribution. Cette « optimisation » nous a donné la fragmentation de la production, la dévaluation des anciens savoirs-faire au-delà de celle qui survient toujours dans les périodes de mutation technique et l’éparpillement des collectifs de travail. Mais aussi la baisse de prix des dispositifs de traitement de l’information et l’apparition de capacités à innover et produire dans de nouvelles régions du monde, en particulier asiatiques. De l’autre, les individus, les groupes et certaines entreprises se sont progressivement appropriés les techniques informationnelles pour créer, échanger et coopérer, au départ dans des cercles spécialisés (surtout scientifiques) puis dans la société toute entière. Les moyens financiers et l’accès au pouvoir étant ce qu’ils sont, de grands acteurs industriels et certains économistes ont réclamé et ont obtenu un petit nombre de dispositions politiques :

  • La financiarisation de l’économie avec la fin de la convertibilité du dollar, la création de nouveaux instruments financiers, le développement des fonds de pension dans un tout petit nombre de pays et la promotion de la « shareholder value ».
  • Une extension tous azimuts des brevets, le durcissement du copyright et de son application par des technologies. L’ensemble forme la base du capitalisme informationnel avec ses entreprises qui vendent à prix de monopole la reproduction gratuite de l’information. Cette extension des mécanismes de propriété dans la sphère intellectuelle oriente l’innovation vers la recherche de rentes et vise à pouvoir délocaliser la production tout en freinant la capacité des pays « hôtes » à développer leurs propres modes de production et consommation.
  • Le dogme d’une totale liberté de circulation des capitaux alors même qu’on mettait en place diverses entraves à la liberté de circulation et d’usage des connaissances.
  • Une politique des médias et de leur financement qui a laissé s’installer une intégration jamais vue entre production, distribution, promotion (par les médias audiovisuels centralisés) et consommation, aboutissant à cette situation où « le consommateur perd sa vie à gagner du temps » pendant que « le salarié perd son temps à gagner sa vie » [2].

Les pressions en ce sens ont trouvé leur idéologie fédératrice dans le fondamentalisme marchand : vision étroite de marchés censés être parfaits et portant sur des produits ou services considérés comme donnés ; mise en concurrence y compris pour les individus, les institutions et les territoires ; suspicion de toute forme d’action publique ; refus de considérer les motivations et mécanismes mixtes, économiques et non-économiques, de la plupart des activités humaines ; arbitrage systématique en faveur du court-terme. La plupart des économistes « réels » sourient de visions aussi simplistes, mais la promotion politique du fondamentalisme marchand ne s’embarasse pas, elle, de nuances. Au nom du refus d’intervenir sur le cours de l’économique, le fondamentalisme marchand a en réalité obtenu des règles et des structurations actives des marchés qui orientent les modes de production et de consommation dans une direction tout à fait particulière.

Ce versant des 30 ans de grande transformation débouche aujourd’hui sur une grave crise environnementale, sociale et humaine. Certains aspects de cette crise seraient peut-être apparus de toute façon, mais il ne fait pas de doute qu’ils ont été amplifiés par l’orientation politique des modes de production et de consommation. La prise de conscience tardive de cette crise suscite des réactions élaborées dans l’urgence. Passons sur ceux qui ne critiquent les patrons voyous que pour mieux réaffirmer le fondamentalisme marchand que ceux-ci n’ont fait qu’appliquer un peu énergiquement. Le problème est que même les réactions sincères peinent à trouver des stratégies. Les symptômes paraissent si urgents à traiter (et ils le sont réellement) que l’on ne prend pas le temps d’envisager agir sur les causes. Les systèmes sociaux s’épuisent à maintenir la solidarité dans un contexte de plus en plus hostile. La mobilisation écologique agit à la marge sans parvenir à influer sur les grands facteurs de la consommation énergétique. Prenons garde à l’avertissement d’Edgar Morin : « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ».

Les fondements d’une possible réorientation

Cet appel à l’essentiel serait de pure forme s’il ne pouvait prendre appui sur un certain optimisme. Il y a un autre visage de la grande transformation, celui qui résulte de la révolution informationnelle lorsqu’elle fait l’objet d’une appropriation humaine et sociale. La proportion de ceux qui sont capables de prendre en main les enjeux des modes de production et de consommation est plus importante que jamais. Et il ne s’agit pas de capacités virtuelles : ils et elles ont commencé à le faire. Cela prend des formes variées : le commerce équitable ; l’organisation de circuits courts entre production et consommation, notamment pour l’alimentation ; la production à grande échelle des biens communs informationnels comme les logiciels libres ou les créations partagées ; les médias d’expression directe et collaboratifs ; de nouveaux modes de vie qui reconquièrent le temps pour l’individu et la vie sociale ; la motivation croissante de l’utilité environnementale ou sociale dans l’innovation technique matérielle ; l’organisation directe dans un contexte difficile de la solidarité sociale dans les zones défavorisées, par exemple autour d’activités comme le soutien scolaire ; le renouveau de l’esprit coopératif ou associationniste. Le premier devoir du politique, c’est de donner à ce potentiel les moyens de s’exprimer.

Objections

Avant d’expliquer comment, il me faut répondre à deux objections potentielles. La première est celle qui argue du caractère limité des activités dont je viens de parler, ou du fait qu’elles mobilisent dans nos pays principalement (mais pas uniquement) des privilégiés, notamment sur le plan de l’éducation. Certains en déduisent qu’il n’y a là qu’éléments insignifiants ou symptômes de plus de l’explosion du lien social, les privilégiés se payant en supplément le luxe de l’art de vivre. Cette critique est historiquement myope et politiquement dangereuse. Historiquement myope parce toutes les grandes mutations facteurs de progrès social et humain ont été portées par des privilégiés de l’éducation à leur époque. La question n’est pas de savoir si leurs motivations sont pures, mais si les idées et activités concernées sont généralisables ou au contraire ne peuvent exister que parce que peu de gens les pratiquent. Or la plupart des activités décrites plus haut non seulement peuvent être généralisées, mais gagnent à l’être. Politiquement dangereuse parce qu’à délégitimer immédiatement toutes les alternatives généreuses et innovantes, on ne laisse subsister que des attitudes défensives ou régressives.

La seconde objection est autrement crédible et mérite toute notre attention. Les processus que je viens de décrire se déroulent pour la plupart hors de la production matérielle industrielle et des services « marchandisables ». Elles touchent soit des activités plus anciennes, soit des activités récemment apparues (biens communs de l’information, services à la personne). Or, la production matérielle industrielle est au coeur de la crise environnementale et sociale, en particulier si on la considère à l’échelle planétaire. Rien ne serait plus dangereux que d’ignorer la substance propre de l’industrie matérielle, l’existence par exemple d’effets d’échelle qui y justifient une certaine concentration. Bref, en matière de modes de production et de consommation, il n’y aura pas une solution magique applicable partout, mais bien des exigences communes et une recherche de solutions adaptées à chaque domaine.

Comment ?

Qu’on ne s’attende pas à trouver ici un programme avec ses propositions toutes faites, d’autant plus qu’un certain nombre des lignes d’action ne peuvent être mises en oeuvre qu’à l’échelle européenne, et supposent donc une négociation avec d’autres partenaires, d’autres visions. Mais voici quelques pistes qui devraient suffire à ouvrir un espace de proposition et d’action politique :

  • Réorienter l’innovation et la nature des produits et services par un nouvel équilibre des incitations. Il s’agit de favoriser l’innovation dont les résultats alimentent des biens communs utilisables par tous ou contribuent aux biens communs de l’environnement et aux biens publics sociaux. Cette action à long terme est la plus importante, car elle seule peut assouplir les contraintes futures. Pour les détails concernant les activités à fort contenu informationnel, voir les pages 232 à 242 de Cause commune. Pour les branches où le matériel et l’énergétique restent prédominants, voir plus bas.
  • Favoriser les circuits courts et la relation entre producteurs et consommateurs partout où cela peut être fait sans entraîner d’inefficacités trop sérieuses et encourager le développement de consommacteurs occupant des positions intermédiaires dans tous les domaines où c’est possible.
  • Oser réglementer directement sur la base de critères environnementaux et sociaux dans le domaine de la production matérielle et des services marchands. Ce type de réglementation demande évidemment une introduction progressive dans le temps, et il faudra la négocier avec les pays émergents et en développement. Je reviendrai dans le prochain article sur les approches possibles en matière de circulation des biens entre l’Europe et le reste du monde.
  • Décourager la production juste à temps et ses cortèges de camions dont la moitié circulent vides.
  • Rompre avec l’idée que la qualité est trop chère pour les pauvres, notamment pour l’alimentation et le cadre de vie. Le cas de l’alimentation est particulièrement éclairant.
  • Limiter toutes les situations qui induisent la dépendance à l’automobile. Cela suppose par exemple une lutte politique, fiscale et réglementaire contre l’étalement urbain et contre l’urbanisme commercial séparé de l’habitat et un effort massif d’investissement dans la desserte des quartiers défavorisés par les transports en commun. Il faudra également s’abstenir d’exporter le modèle de développement qui induit la dépendance à l’automobile dans les pays émergents, ce qui ne sera pas le plus facile.
  • Autonomiser les sphères d’activités sociales, culturelles et environnementales. Les autonomiser, cela veut dire leur permettre de créer de la monnaie pour solvabiliser leur propre demande sociale.
  • Permettre une seconde révolution de santé publique en questionnant le modèle fondé sur la prédominance de l’acte médical et du médicament de haute technologie. Questionner ne veut pas dire rejeter, mais évaluer les domaines où ce modèle a une réelle validité et un potentiel de généralisation, et ceux où il n’est porteur que de sociétés duales et de l’explosion des systèmes de santé publique.
  • Développer une politique des temps de vie en commençant par la reconquête du temps accaparé par les médias prédateurs (télévision et autres médias fondés sur la concentration de l’attention sur un petit nombre d’objets ou de sources), mais aussi en investissant dans le long terme sur une nature et une localisation des activités compatible avec ces temps de vie.
  • e tutti quanti!

[1] L’expression « grande transformation » provient du titre de l’ouvrage de Karl Polanyi, dans laquelle il l’appliquait à diverses périodes antérieures à celle dont il s’agit ici.
[2] Dans « Hélas pour moi », Jean-Luc Godard fait dire à un de ses personnages que « le salarié perd son temps à gagner sa vie alors que le consommateur perd sa vie à gagner du temps ». La bande son de ce film étant truffée de citations, j’ai cherché s’il y avait une source originale, mais sans succès. Il est donc possible que Jean-Luc Godard soit l’auteur de la formule. L’inspiration provient clairement d’Ivan Illich sur le fond et des situationnistes sur la forme (ce qui prouve que Godard n’est pas rancunier).

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