Bon, ça suffit ! (1)

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Là, je lance franchement un appel à se ressaisir. Nous sommes face à deux phénomènes dont la conjonction nous conduit tout droit à une catastrophe politique et sociale: le système de gouvernement oligarchique et post-démocratique nous donne des preuves par tombereaux de ce qu’il ne sera réparable que si un mouvement de société très puissant lui impose ; et de leur côté les mouvements et pratiques sociales, pourtant très dynamiques, sont affectés de faiblesses structurelles qui, si elles ne sont pas dépassées très rapidement, rendent cette imposition sociétale d’un changement positif fort improbable. Donc diagnostic et appel au secours.

Les réactions à l’affaire Cahuzac, comme à bien d’autres qui l’ont précédée, sont accablantes. La classe politique et les médias invoquent la dérive morale des individus pour tenter de sauver de la vindicte populaire un système qui, lui, serait sain, cette dérive morale mise à part. En réalité, c’est la dérive systémique oligarchique et post-démocratique qui aboutit de façon secondaire à des phénomènes de corruption personnelle. L’oligarchie est le gouvernement par quelques-uns au profit de leurs propres intérêts et selon leur vision du monde. La spécificité de l’oligarchie contemporaine est que les quelques-uns concernés sont assez nombreux et occupent (souvent en rotation) des postes divers dans ce qu’on peut appeler un complexe politico-médiatico-militaro-financier. La nature post-démocratique du régime résultant se manifeste par le maintien des principales institutions démocratiques aux différentes échelles géopolitiques, mais dans des conditions où leur fonctionnement concret garantit la reproduction du régime oligarchique. J’ai dénoncé à répétition, et dans une relative indifférence la corruption de la préparation de la décision politique ou plus récemment celle des institutions. A chaque fois, les réactions reçues manifestaient une incompréhension de l’importance de cette corruption systémique ou une confusion entre celle-ci et la corruption d’individus. Récemment encore, en réaction à mon analyse de la dérive des institutions en matière de droits des auteurs, j’ai reçu des réactions défendant (mollement) les serviteurs honnêtes du système et soulignant le caractère corrompu de certains acteurs individuels. Or les pratiques de ces individus ne me paraissent mériter l’attention que parce qu’elles sont le produit extrême d’un dysfonctionnement systémique. Ainsi, pour reprendre un exemple que j’ai souvent commenté, les placements de la famille Fourtou en 2002 ne méritent un commentaire politique que parce que dans la période qui a suivi, le groupe Vivendi-Universal dirigé par Monsieur Fourtou a obtenu le statut fiscal du bénéfice mondial consolidé (un petit cadeau de 3,8 milliards d’euros) et Madame Fourtou a été la rapporteur et négociatrice avec le Conseil européen de la directive sur le « respect des droits de propriété intellectuelle » au parlement européen. De la même façon, l’affaire Cahuzac et celles qui vont suivre ne sont que les effets de bord de pratiques détestables dans l’accès et l’exercice du pouvoir. L’acceptation par François Rebsamen d’accueillir les rencontres cinématographiques de l’ARP à Dijon après que celle-ci les ait retirées à Beaune dont le maire Alain Suguenot avait eu le malheur de défendre la licence globale, acceptation qui permit ensuite à François Rebsamen d’amener François Hollande annoncer à ces rencontres pendant les primaires qu’il n’abrogerait pas l’HADOPI, la réécriture clandestine par Pierre Moscovici de l’engagement 45 de François Hollande pendant la campagne ou la désignation de Pierre Lescure pour concevoir les politiques publiques en matière de culture et internet sont beaucoup plus significatives (pour ne parler que du « petit » domaine couvert dans ce blog). Le grand mouvement pour « moraliser la vie politique » et la résistance majeure à toute réforme d’ensemble qui atténuerait la corruption systémique ne nous laissent aucun espoir que cela va changer sans que nous l’imposions.

Or, si la société vibre de pratiques passionnantes, solidaires et créatrices, et bien sûr de réactions indignées, elle manifeste chaque jour, en particulier en France, son incapacité à constituer un mouvement social coordonné. C’est particulièrement évident en matière de soutien aux propositions de réforme constructive qui ont émergé chez ceux des intellectuels qui n’étaient pas occupés à justifier l’état des choses: propositions de réforme fiscale portées par Thomas Piketty, politiques de la transition énergétique portée par Négawatt ou 4D, politiques des droits intellectuels, culturelles et d’internet portées par La Quadrature du Net, Création-Public-Internet ou SavoirsCom1, reprise en main de la financiarisation portée par ATTAC ou Frédéric Lordon. Mais cela se manifeste également lorsqu’il s’agit pour des groupes divers de s’opposer ensemble à des politiques que, pourtant, chacun honnit. Ainsi des politiques aussi évidemment nuisibles que les accords de numérisation de la BNF ou l’ensemble loi sur les œuvres indisponibles / base ReLIRE donnent lieu à des invectives entre opposants ou tout au moins à une abstention de travail en commun très problématique.

Si l’on veut éviter le scénario craint et annoncé par Bernard Stiegler de l’accès au pouvoir d’une réaction identitaire, xénophobe et régressive, les mouvements sociétaux doivent apprendre d’urgence à être aussi efficaces que les défenseurs du système post-démocratique. Quelles en sont les conditions ? J’en identifie cinq :

  • La capacité à se coaliser.
  • L’identification d’un ensemble minimum de propositions de réforme radicale portées sans relâche.
  • Le refus tenace de la violence et la continuation du débat avec les acteurs institutionnels.
  • Un style d’action compatible avec une vie bonne.
  • L’exploration quotidienne d’alternatives concrètes.

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