Plus vite, droit dans le mur !

Jean-Marc Ayrault vient d’envoyer à toutes les adresses mail en sa possession un courrier contenant une vidéo de 2’49 » dans laquelle il développe un thème simple et au charme discret de nouveauté : La compétitivité c’est l’emploi ! Ce discours suscite de multiples et remarquables réactions, notamment chez les praticiens de l’action culturelle et sociale. J’essaye ici d’analyser au fond ce qui me paraît grave, tragique même dans l’intervention de Jean-Marc Ayrault.

Qu’est-ce que la compétitivité ? C’est la capacité relative d’acteurs économiques à fournir au meilleur prix des produits ou des services de qualité. Comme on le verra, la dimension qualité / prix de la compétitivité est très vite tranchée au profit du moindre coût et de visions très limitatives de la qualité1. Mais imaginons un instant que réellement on raisonne en termes de rapport qualité / prix et que la qualité soit définie de façon à inclure la qualité sociale et environnementale (vous vous souvenez de ces trucs ?). Il y a alors trois façons d’obtenir une amélioration du rapport qualité / prix :

  • l’intensification de l’exploitation du facteur travail, soit par la diminution de sa rémunération, soit par l’augmentation de l’intensité du travail,
  • une meilleure répartition des contributions respectives du capital et du travail par exemple par la réforme des assiettes fiscales et sociales,
  • l’investissement dans l’innovation avec une exigence sur sa nature.

Ces approches ne sont pas indépendantes, ainsi certaines innovations en matière de processus de production (par exemple la logistique de la production juste à temps) agissent fortement en défaveur de la rémunération du travail et en faveur de l’appropriation d’une part supérieure des revenus par les détenteurs de capitaux et sont responsables de véritables désastres environnementaux. Donc, si nous nous demandons si vraiment la compétitivité, c’est l’emploi, la première question qui vient à l’esprit est « quelle compétitivité ? ». A cela, M. Ayrault a répondu assez nettement quand il se félicite que dans les 20 milliards d’euros de crédit d’impôt distribués aux entreprises au titre du pacte national pour la compétitivité, la croissance et l’emploi, la plus grande partie porte sur une diminution (sans formalités) de 4% du coût du travail. S’agissant d’un crédit d’impôt, celui-ci est financé :

  • soit par les contributions de chacun à l’impôt au sens large (TVA incluse), c’est à dire que même en tenant en compte de la correction très partielle des mesures d’injustice fiscale accrue de l’ancien gouvernement, les smicards contribueront une part de leurs revenus plus importante que les 1% les plus riches,
  • soit par la baisse des dépenses publiques, qui hélas vise rarement en priorité celles qui sont socialement inutiles2.

Regardons maintenant du côté innovation et objectifs sociaux et environnementaux. Dans cette infographie, vous verrez de jolies mentions de l’innovation et de la qualité environnementale et sociale ainsi que les signes d’un grand élan patriotique3. Seulement voilà, si vous allez sur le site du « pacte », vous trouverez plein d’informations sur l’application anticipée du crédit d’impôt mais pas une sur les mesures qui seront prises pour transformer en réalité la promesse d’exigences de justice sociale, de qualité environnementale et d’emploi dans les échanges entre l’Union européenne et le reste du monde. Les dispositifs de soutien à « l’innovation dans les entreprises » contiennent quelques propositions intéressantes en matière d’achat public et d’encouragement à l’innovation numérique, dont la réalisation reste aussi très vague. Bref, le pire est massif et sûr et le meilleur mineur et incertain.

Mais le plus grave n’est même pas là. Tout cela on s’y attendait, de la part d’une classe politique qui ne comprend que quelques indicateurs macroscopiques économiques et sociaux, ignore tout des grands choix politiques portant sur les technologies ou les modes de production et de consommation, suit les pires modes en matière de gestion destructive des organisations, et croit que ce sont les entreprises qui créent de la valeur et pas les personnes. Non, il y a bien pire.

La recherche de la compétitivité, c’est une variante du dilemme du prisonnier. Chacun a intérêt à être le premier à jouer une stratégie (la quête de la compétitivité sans exigence sur sa qualité) qui est perdante pour tous, mais inégalement. Robert Axelrod a montré que « normalement » quand le jeu est répété, et que les joueurs ont une mémoire de ses effets (et un minimum de rationalité), ils finissent par développer une stratégie de coopération altruiste. Seulement voilà, dans le cas particulier des décideurs politiques, la mémoire et la rationalité, il va falloir que ça soit nous qui la leur fournissions, en envoyant le pacte national de compétitivité, de croissance et d’emploi là où il mérite de se retrouver. Et comme les parlementaires ont adopté le pacte à la fin de l’année dernière, nous ne pouvons plus compter que sur nous4.

  1. Juliet Schor a ainsi montré que la baisse de prix de production et de transport du textile s’est traduite par une augmentation en volume (mesuré en millions de tonnes) énorme de sa consommation et une baisse de sa qualité, sauf dans les marchés niches du luxe et des alternatives écologiques. []
  2. Par exemple, il semble bien que le gouvernement s’apprête à préférer la fiscalisation des allocations familiales à leur mise sous conditions de ressources, alors que cette dernière serait justement un exemple de réduction de dépenses publiques socialement juste. []
  3. marque France, accompagnement de 1000 entreprises dans leur croissance à l’international. []
  4. Cette phrase a été modifiée le 6 mars en fin de journée. J’avais oublié que les parlementaires avaient adopté le pacte le 19 décembre dernier. []

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  • […] Jean-Marc Ayrault vient d’envoyer à toutes les adresses mail en sa possession un courrier contenant une vidéo de 2’49″ dans laquelle il développe un thème simple et au charme discret de nouveauté : La compétitivité c’est l’emploi ! Ce discours suscite de multiples et remarquables réactions, notamment chez les praticiens de l’action culturelle et sociale. J’essaye ici d’analyser au fond ce qui me paraît grave, tragique même dans l’intervention de Jean-Marc Ayrault.  […]

  • […] Jean-Marc Ayrault vient d’envoyer à toutes les adresses mail en sa possession un courrier contenant une vidéo de 2’49″ dans laquelle il développe un thème simple et au charme discret de nouveauté : La compétitivité c’est l’emploi ! Ce discours suscite de multiples et remarquables réactions, notamment chez les praticiens de l’action culturelle et sociale. J’essaye ici d’analyser au fond ce qui me paraît grave, tragique même dans l’intervention de Jean-Marc Ayrault…  […]

  • […] Jean-Marc Ayrault vient d’envoyer à toutes les adresses mail en sa possession un courrier contenant une vidéo de 2’49″ dans laquelle il développe un thème simple et au charme discret de nouveauté : La compétitivité c’est l’emploi ! Ce discours suscite de multiples et remarquables réactions, notamment chez les praticiens de l’action culturelle et sociale. J’essaye ici d’analyser au fond ce qui me paraît grave, tragique même dans l’intervention de Jean-Marc Ayrault… De Philippe Aigrain  […]

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