C’est maintenant

Ce n’est pas du changement hollandien que je parle. C’est maintenant qu’il faut se ressaisir. Nous assistons en spectateurs passifs, désolés ou ironiques à l’effondrement de ce qui de reste d’organisation de la justice sociale, de vivre ensemble démocratique et de vision d’une Europe non réduite à la finance et aux marchés. Et nous faisons comme si c’était la faute des autres, comme si ce n’était pas nous qui aurions échoué à construire une alternative politique. Qui d’autre pouvait le faire à notre place ? Cela fait bien 20 ans que l’impasse totale de l’économisme1 que partagent sociaux-démocrates, conservateurs, une grande part des libéraux et pas mal d’écologistes est évidente. Cela fait 15 ans qu’il est clair que nous avons laissé s’installer une oligarchie post-démocratique, qui travaille au seul maintien d’un état des choses pourtant condamné. Et nous n’avons devant nous que des xénophobes ou autres chercheurs de boucs émissaires et des humoristes comme alternative. Plutôt que de reprocher à ces derniers (les humoristes) d’exister demandons-nous pourquoi seuls eux occupent le terrain des alternatives politiques et portent certains thèmes importants2 dans l’espace public, parfois en les décrédibilisant en raison d’autres énoncés. Dans Libération, le philosophe italien Gianni Vattimo rappelle poliment à ceux qui accusent Beppe Grillo d’être anti-politique que c’est tout autant le gouvernement de techniciens nommé par décret et soutenu par la quasi-totalité des partis qui est anti-politique. Enfin, j’allais oublier quelques tenants des anciens modèles de socialisme étatique. Pourquoi n’avons-nous pas réussi à installer d’autres alternatives politiques ? Pourquoi 15 ans après que le petit groupe de réflexion transnational européen auquel je participais ait produit cette plateforme pour les politiques qualitatives, en sommes-nous, comme les autres petits groupes qui ont travaillé à la réinvention du politique, à peu près nulle part ?

Nous avons pourtant fait un chemin immense dans l’invention de nouvelles formes d’expression, d’action citoyenne et d’activisme, notamment celles qui s’appuient sur l’espace numérique. D’autres groupes socialement actifs (solidarité avec les immigrés, solidarité locale, soutien scolaire, circuits courts en économie, éducation populaire, développement culturel et artistique) font vivre un tissu très riche d’initiatives sociétales. C’est le passage au politique qui fait problème. Il bute sur deux difficultés : l’inadaptation radicale de la forme parti à l’action citoyenne contemporaine et le fait qu’en l’absence de capacité de nuisance significative aux élections, les partis gestionnaires du statu quo se contentent d’ignorer l’opposition sociétale3. Les initiatives qui prenaient en compte cette difficulté en tentant de créer des « partis non-partis » ont buté soit sur l’obstacle créé par le parti auquel elles se rattachaient (coopérative écologique) soit pour les partis pirates sur leur incapacité à atteindre une vraie masse critique notamment dans les systèmes à vote majoritaire. Les tenants du vote majoritaire comme bâillon sur le rejet de leurs politiques auraient tort de croire qu’il va les sauver. Il les protège bien de l’émergence d’alternatives chez des partis minoritaires obligés d’en passer par eux pour exister électoralement, mais il n’est pas exclu qu’il donne un jour la majorité aux pires des chercheurs de boucs émissaires si l’offre politique ne se renouvelle pas.

Alors quoi faire ? Idées bienvenues.

  1. La réduction à l’économique de ce qui n’en relève pas, la négation des pratiques non marchandes et des biens communs. []
  2. Par exemple le revenu minimum d’existence. []
  3. Face à cette ignorance, la tentation de la violence va devenir de plus en plus forte pour certains, mais elle est une impasse destructrice y compris de ceux qui la pratiquent. []

2 commentaires

  • hubertguillaud a écrit :

    « Il bute sur deux difficultés : l’inadaptation radicale de la forme parti à l’action citoyenne contemporaine et le fait qu’en l’absence de capacité de nuisance significative aux élections, les partis gestionnaires du statu quo se contentent d’ignorer l’opposition sociétale »

    Je crois assez mal pour ma part à l’inadaptation chronique de la forme parti à vrai dire. Qu’elle ait besoin d’être aménagée, réorganisé, webifiée… certes. Mais on a suffisamment d’exemples de grandes organisations très structurée en ligne agissant dans le champ sociétal, pour ne pas voir que leur décalque politique serait très facilement envisageable. La question de fond ne me semble donc pas être celle-là.

    Les partis gestionnaires du statu quo se contentent effectivement d’ignorer l’opposition sociétale, de tenter de la réduire, de la diaboliser… Cela ne l’empêche pas de progresser, pour autant qu’elle soit structurée, organisée et fédératrice. L’exemple va nous déplaire à tous les deux, mais l’opposition réactionnaire du FN est hélas bien, chez nous, un exemple de subversion du statut quo. Dans d’autres pays (le parti pirate en Allemagne ou en Suède ou le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie) montrent que celle-ci peut parfois parvenir à perturber l’échiquier politique.

    J’ai tout de même l’impression que si l’internet veut changer le monde, il ne veut pas pour autant prendre le pouvoir. C’est là une étrange contradiction qu’il faut peut-être chercher à expliquer plus profondément.

    Enfin, il me semble que les formes organisées en ligne doivent apprendre à s’exprimer dans des formes institutionnalisées : propositions de lois, lobbying… Elle doivent défendre l’accès à un fonds commun pour s’organiser et financer ce types de collectifs (et pas seulement les partis). Elles doivent apprendre à arrêter de réagir, d’être en contre, pour formuler des propositions construites (voir les réflexions menées autour des questions de démocratie, dans le dernier Questions Numériques de la Fing, p. 90 et 91), capables de prendre place dans les dispositifs politiques existants, plutôt que de rester sur la marge. Les révolutions n’existent pas, elles ne sont que des subversions de l’intérieur.

    Enfin, il me semble que la complexité actuelle a aussi une incidence sur la difficulté à avoir un storytelling, une compréhension partagée de ce qui ne va pas et de ce qu’il faudrait changer… Et que le plus important à changer est peut-être la méthode, alors que beaucoup se concentrent sur les propositions.

  • Merci Hubert de ce commentaire détaillé et inspirant. En ce qui concerne le passage à l’action organisée, l’influence à l’égard des parlements, je n’ai pas d’inquiétude, l’impact de La Quadrature du Net, par exemple, montrant que cette possibilité n’est en rien hors de portée. Au niveau d’affirmations positives de politiques, les référendums italiens de 2011 ayant montré également la possibilité d’une mobilisation massive (27 millions !) au moins lorsque l’accès direct par l’initiative populaire aux lois est possible. C’est sur d’autres plans que je pense que nous sommes confrontés à des difficultés majeures : celles de la conquête et de l’exercice du pouvoir (si on l’accepte) ou de l’influence sur lui et celui des formes du militantisme. Le caractère post-démocratique des pouvoirs en place relative les effets d’un investissement prolongé dans la conception des programmes de partis : les programmes culture et internet du PS et des Verts étaient très proches de nos propositions un an avant l’élection présidentielle, qu’en reste-t-il, même si aujourd’hui le MJS a repris ces idées ? Côté militantisme, si comme le montre Manuel Castells, la motivation essentielle de développement de nouvelles pratiques sociales est la recherche d’une bonne vie (ou d’une vie bonne), alors le militantisme politique dans les partis est un très puissant repoussoir. Tu as donc raison d’insister sur les méthodes et en particulier celles qui permettraient un investissement à géométrie variable. C’est la trajectoire suivie par certains des partis non partis auquel je fais allusion (par exemple le parti X en Espagne). Mais les méthodes actuellement proposées restent peu matures et souvent un peu naïves.

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires