Amer anniversaireBitter birthday


On fête ces temps-ci le 50ème anniversaire du ministère de la Culture. Pendant ces 50 années, nombreux sont ceux qui se sont engagés avec enthousiasme dans une mission qui avait été définie à l’origine dans les termes suivants :

« Le ministère chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des oeuvres d’art et de l’esprit qui l’enrichissent. »
Décret du 24 juillet 1959

Cet énoncé peut paraître suranné, mais il avait le mérite de mettre ensemble la création et l’accès aux œuvres. Pendant des décennies, il y eut de nombreux débats sur le sens de ces missions. Quel équilibre fallait-il établir entre les missions d’accès à la culture reconnue et celles de soutien à la création ? Où s’arrêtent la culture et le patrimoine ? Le rôle de l’Etat doit-il être de donner aux acteurs les moyens d’agir ou de faire en son sein ? Faut-il décentraliser ou l’Etat est-il le seul garant de « qualités » de l’action culturelle publique ?

Nombreux sont encore aujourd’hui ceux qui, sous l’égide du ministère de la Culture ou avec son soutien, animent le présent d’une culture étendue dans sa définition, et travaillent à son futur et à sa mémoire. Ils ne sont pas à la fête. On vient d’installer le nouveau Conseil de la création artistique, dont la mission sera de resserrer les aides sur l’excellence artistique, cette dernière étant définie par l’omniprésident qui est à sa tête et ses obligés temporaires. Pendant ce temps, le travail de ceux qui rendent possible la création de demain (les espaces culture-multimédia, par exemple) ou la diffusion d’aujourd’hui (le cinéma en milieu rural par exemple) devient de plus en plus difficile, les aides dont ils dépendent ayant été resserrées là où il convient.

Tout cela ne serait qu’ordinaire crise de l’Etat, si le ministère de la Culture n’avait adopté aujourd’hui une autre mission, qu’il poursuit avec ardeur. Il s’agit, pour préserver quelques intérêts, d’empêcher l’accès aux œuvres et la création qui en fait usage. Voilà une mission qui n’est jamais privée de moyens, au besoin en mobilisant ceux des intérêts en question. Elle est toujours à poursuivre et recommencer, tant de petits chenapans s’évertuant à inventer de nouvelles façons d’accéder à la culture et d’en faire usage. Ne voilà-t-il pas que la ministre en poste a trouvé un nouveau front demandant qu’on y envoie des troupes d’urgence.

Ce coup-ci, les petits chenapans se sont rendus compte que les divers sites de partage de contenus et autres technologies du Web 2.0 sont un fantastique outil de diffusion de la culture. Voilà ceux de nos organismes culturels qui s’imaginent propriétaires de leurs collections et ont compris tout le profit que l’Etat pouvait tirer de la valorisation de ses actifs immatériels qui vont se retrouver spoliés. Voilà nos rentiers gestionnaires d’héritages de droits qui risqueraient de perdre quelques profits. Voilà nos chaînes du service public dorénavant présidées par un nominé de l’omniprésident qui vont voir leurs programmes diffusés -quelle horreur !- sans leur autorisation, et nos chaînes privées dépouillées de la publicité qui entoure leurs inestimables produits culturels. Et les petits chenapans ne sont pas tous jeunes. Même les vieux acteurs du patrimoine lassés de voir la mission de diffusion toujours entravée s’y mettent. Alerte. Il nous faut une charte de plus, du marquage (watermarking), un registre des œuvres avec obligation pour les diffuseurs de le consulter, du filtrage obligatoire pour empêcher l’accès de tous ceux qui n’ont pas les crédits nécessaires.

Ressortons le grognard Sirinelli, conseiller à vie et éternel combattant de la propriété. Et ce coup-ci, qu’il ne s’arrête pas à l’état des lieux, il nous faut de l’action. Le président du CSPLA (Jean-Ludovic Silicani) est chargé de lui donner tous les moyens nécessaires, mais aussi de veiller à ce qu’il ne se laisse pas aller à de coupables indulgences :

Cette nouvelle étape devra donner lieu à l’étude des différentes solutions possibles à la question de la prévention et de la lutte contre le piratage des œuvres.

Tout cela sous un joli titre novlanguesque : une mission pour favoriser la diffusion des œuvres culturelles sur le « Web 2.0 ». Car il est bien connu qu’on ne favorise qu’en empêchant.


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