Médiation, identité et souveraineté informationnelle de l’individu

[La] crise des médiations place l’individu au cœur d’un processus ambivalent, qui renforce sa position, mais menace en même temps sa souveraineté.

Louise Merzeau, une des meilleures analystes du rapport entre identité et socialisation dans les réseaux vient de publier un article très important: La médiation identitaire1. Cet article aborde des questions fondamentales d’une façon innovante et constitue une base importante pour les débats à venir. Louise Merzeau nous décrit comment, dans le contexte contemporain d’organisation industrielle des médiations par des plate-formes centralisées (réseaux sociaux, site d’hébergement de contenus), l’individu est :

  • placé au centre de dispositifs technologiques et services automatisés,
  • invité à s’y construire au sein de processus de médiation identitaire,
  • mais contraint par les moyens mis à sa disposition d’une façon qui menace sa souveraineté sur les buts et le contenu de cette construction.

De quoi s’agit-il ? Les « réseaux sociaux » et les sites dits « de contenus produits par les utilisateurs » organisent la production de l’identité numérique (ou de l’une de ses facettes) en permettant ou poussant l’individu à construire son profil et ses interactions avec d’autres. Les outils mobilisés instituent l’individu comme « média » distribuant et recherchant l’attention, dans une grande machinerie de liens (amitiés, suivi, favoris et like, etc.), de recommandations et de filtres. Louise Merzeau relativise la part de l’activité de production de contenus dans ce contexte, point sur lequel je reviens plus bas. Mais il ne fait pas de doute que l’organisation industrielle de la médiation identitaire qu’elle décrit est bien une réalité. Prenez connaissance de l’analyse détaillée et rigoureuse qu’en fait Louise Merzeau. Je voudrais ici saluer les conclusions politiques qu’elle en tire, et en même temps, interroger un de ses angles d’analyse et les affirmations sur lequel il débouche.

Cette menace de prolétarisation de l’usager par ignorance des procédures d’écriture de soi appelle une double réponse : renforcer les habilités 2 individuelles à produire son identité, et améliorer les régulations normatives du traitement des données.

Dans cette phrase, Louise Merzeau esquisse le programme de toute politique raisonnable des données personnelles, c’est à dire chercher à renforcer la souveraineté de l’individu sur les données qui représentent et construisent son identité tout en réglementant le traitement de ces données par des prestataires de service industriels. Protéger et accroître les capacités à produire son identité dans des processus sociaux, tout en évitant dans la mesure du possible la captation et le formatage de ces identités par des outils et processus techniques que Louise Merzeau décrit comme plus opaques que ceux des médias traditionnels asymétriques que nous avons appris à décoder.

Dans sa conclusion, Louise Merzeau revient – à travers l’exemple de Wikipedia – sur ce qu’elle n’aborde que de façon allusive précédemment, à savoir l’existence d’espaces de construction informationnelle où contenus et outils font l’objet d’une gouvernance directe par les usagers et d’un statut de biens communs. Mais même dans ce cas, il ne s’agit que d’un cas de plate-forme centralisée. Avant de lui en faire grief, il faut prendre en compte que l’article est publié dans un n° consacré à la théorie des industries culturelles (et informationnelles). Cependant, on peut penser qu’en l’absence d’une politique de la reprise en main des outils, technologies et services eux-mêmes, la création des capacités ou habilités restera un vœu pieux. Or ici, le centrage sur les réseaux sociaux et les grands sites centralisés Web 2.0 est trompeur.

Avant eux, nous avons connu l’ère des pages personnelles, des blogs et des sites personnels fondés sur des systèmes de gestion de contenus. La croissance fulgurante des réseaux sociaux et le parcours plus chaotique des sites Web 2.0 ont caché le fait que ces antécédents n’ont en réalité jamais disparu, ni même cessé de croître. Or ces espaces et l’utilisation de technologies légères de syndication ou de recommandation par le microblogging3 sont l’un des lieux où s’expérimentent des constructions réflexives de l’identité numérique. Le quantitatif est ici mauvais conseiller : le petit monde de l’écriture numérique (au sens large incluant tous les médias) peut avoir plus à nous apprendre en matière de souveraineté et de diversité de l’identité numérique que les réseaux sociaux géants. C’est dans l’ensemble de la sphère de la production et du partage (y compris celui des fichiers) que se développent les « entreprises de structuration de contenus qui intègrent l’hétérogénéité disciplinaire, linguistique, culturelle et sociale des communautés qui contribuent à faire évoluer le web par leurs usages »4. Lorsque Louise Merzeau écrit « On le sait, la proportion de contenus véritablement produits par les utilisateurs reste globalement très faible en regard du nombre de connexions« , l’énoncé paraît plausible s’il s’agit de YouTube ou de Facebook, mais il est faux pour des médias entiers comme la photographie ou l’écriture textuelle, et surtout doit être revu dans l’objet même de la comparaison. Ainsi le signalement pratiqué sur Twitter, qu’André Gunthert5 classe dans une logique de flux distincte de la production, inclut une part importante d’écriture et surtout de « cueillette », de cette « tendance » anthologique dont Louise Merzeau rappelle qu’elle « engendre de nouveaux modèles d’assemblage [qui peuvent] concourir à la formation de nouveaux lieux théoriques, sinon totalisants, du moins capables d’articuler un ordre symbolique. »

  1. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 2012 (1). []
  2. « Capacité juridique à faire quelque chose » source : Office québecquois de la langue française. On peut penser que Louise Merzeau emploie ici le mot dans un sens élargi de capacités en général, pas seulement juridiques. []
  3. Twitter et les autres plate-formes de microblogging ou de mediablogging constituent des êtres hybrides, mêlant une fonction de média et une fonction de réseau social. []
  4. M. Zacklad cité par Louise Merzeau. []
  5. Cité dans l’article de LM, http://www.internetactu.net/2010/02/03/andre-gunthert-internet-est-une-revolution-de-la-consultation-plus-que-de-la-production/. []

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