Il est essentiel de soutenir les mesures positives du gouvernement

Il faut savoir écrire de temps en temps un billet pour se fâcher avec la plupart de ses lecteurs. Statistiquement, les articles de mes blogs sont fort peu complaisants à l’égard des politiques gouvernementales, sur les sujets clés qu’ils traitent : culture et internet, politique industrielle et des technologies, fiscalité et politiques européennes notamment monétaires. Je juge la première (culture et internet) lamentablement pilotée par les groupes d’intérêt, la seconde (industrie et technologies) réduite au soutien quelques intérêts défensifs, la troisième (fiscalité) terriblement insuffisante dans sa quête de l’équité et de la simplicité et la quatrième désastreuse parce qu’elle nous enfonce plus avant dans une impasse destructive.

Or nous assistons aujourd’hui à une situation dangereuse, qui est la formation d’une coalition de facto entre les intérêts des privilégiés et les critiques radicaux ou réflexes du gouvernement. De ce fait, les premiers sont renforcés et les quelques mesures pleinement légitimes sont mises en danger. Il existe un risque d’installation durable de l’idée que si un minable petit lobby s’oppose à une mesure, alors il est vain de la poursuivre. Je vais donc traiter de trois types de mesures qui réclament le soutien immédiat et ferme des citoyens préoccupés d’intérêt général. Au passage remarquons que certains ne m’ont évidemment pas attendu et que des citoyens comme Florent Latrive ont initié des campagnes sympathiques contre les « pigeons » (cf. hashtag #geonpistyle),1 à qui il faut au moins reconnaître le mérite de nous avoir éclairé sur le degré de prétention stupide et d’égoïsme de nombreux patrons de start-ups. Il y a bien sûr des contre-campagnes, et le gouvernement annonce déjà des « aménagements » des mesures fiscales pour calmer les pigeons.

Les mesures que je vais traiter se situent dans trois domaines : la fiscalité, la justice et, surprise, les politiques culturelles. Pour la fiscalité, j’ai déjà commencé. Bien sûr, on n’en serait pas à ces discussions stupides si le gouvernement s’était lancé fermement et immédiatement dans l’application des mesures préconisées par Thomas Piketty et ses co-auteurs de Pour la révolution fiscale. Bien sûr, on peut être déjà indigné de la sortie des revenus du capital de la surtaxe pour porter à 75% l’imposition sur les revenus individuels au-delà d’un million d’euros par an, du maintien et de la sortie du plafond de 10000 € par an des investissements dans les DOM-TOM, de la mise en place de la nouvelle niche Duflot et de diverses reculades similaires. Bien sûr même les mesures les plus importantes (annulation de l’augmentation du taux de la TVA, réduction des déductions aux droits de succession en ligne directe, annulation de la défiscalisation des heures supplémentaires) ne font que revenir partiellement sur les mesures en sens inverse de l’ère sarkozienne. Mais est-ce qu’on veut jouer la politique du pire gouvernement possible et pousser le nôtre à reculer sur tout le reste ? Ou est-ce qu’on veut que le parlement qui va entrer dans le jeu puisse jouer son rôle et défendre un peu de justice sociale ? Alors bougeons-nous.

Passons à la justice. Là on peut y aller sans état d’âme, nous avons une ministre digne, intelligente et ferme face aux attaques, Christine Taubira. L’entretien qu’elle a donné au Monde daté du 20 septembre sur sa politique est un modèle de discours politique qu’on aurait aimé trouver plus souvent. Et en face un ministre de l’intérieur prototype du politicien opportuniste, piloté par l’émotion et les médias, qui bafoue à Echirolles la promesse fondamentale de plus donner d’instructions pour des affaires individuelles au parquet (parmi une tripotée de déclarations douteuses). Les critiques de Manuel Valls prolifèrent à juste titre, mais le soutien à Christine Taubira s’exprime surtout en privé.

Enfin passons aux politiques culturelles. Et là ce sont des amis que je dois critiquer. Non, toute coupe dans des dépenses du ministère de la culture n’est pas un crime. Il faut le dire nettement, lorsque les crédits d’Etat attribués en matière culturelle en Ile de France vont à 82% à Paris intra-muros, arrêter le projet d’une quatrième salle de la Comédie Française implantée dans l’Opéra Bastille est pleinement justifié, tout comme l’annulation du soutien de l’Etat au projet Lascaux 4. Pour le CNM2, on ne peut même parler d’arrêt, ce projet n’ayant jamais été budgété, il n’était qu’une promesse creuse et un cadeau essentiellement destiné aux lobbys phonographiques et non au tissu diffus de la création musicale. Or on a vu les esprits les mieux intentionnés se rallier aux cris des intérêts spécialisés. Je suis beaucoup plus choqué de la coupe partielle de la subvention du ministère de l’éducation nationale au Printemps des poètes, manifestation qui se déroule sur l’ensemble du territoire et relève de la vraie éducation culturelle et artistique.

Enfin, parlons financement de la télévision publique. La ministre de la culture et de la communication s’oppose au rétablissement de la publicité soutenu par le ministre du budget et maintenant par les syndicats de France Télévisions. Elle fait début juillet une déclaration où elle laisse entendre qu’elle instituerait une taxe sur les écrans d’ordinateur capables de recevoir la télévision. Je ne sais pas si elle s’est emmêlée les pinceaux par manque de travail sérieux sur le dossier, si ses conseillers sont vraiment stupides ou s’ils l’ont intentionnellement plantée. Mais ce que je sais, c’est que la mesure qui est sérieusement discutée depuis un moment porte sur quelque chose qui n’a strictement rien à voir avec les écrans d’ordinateur, à savoir faire payer la redevance aux foyers abonnés au triple play (accès à la télévision dans le cadre des abonnements FAI) mais ne possèdant pas de téléviseurs. Ces abonnés sont de deux natures : certains, en nombre significatif, ont un projecteur vidéo ou regardent les chaînes du bouquet (fourni par un opérateur du câble !) sur leurs ordinateurs. D’autres ont simplement souscrit parce que les offres des FAI sans triple play ne sont pas plus intéressantes financièrement. L’accès triple play est un service géré qui réserve de façon prioritaire de la bande passante. Rien à voir par exemple avec l’accès aux programmes de télévision sur le site internet des chaînes. Et bien franchement, s’il est légitime que les foyers qui ont un téléviseur et reçoivent la TNT payent la redevance audiovisuelle, je ne vois pas pourquoi ceux qui reçoivent la même télévision par le triple play sans avoir de téléviseur ne la payeraient pas aussi. Attention, ils ne s’agit pas d’un débat mineur : les sommes ainsi collectées seraient suffisantes pour combler le déficit de revenus issu de la suppression (hélas partielle) de la publicité, et les foyers concernés ne sont pas les plus pauvres. Notons enfin que si le triple play ouvrait l’obligation de payer la redevance (soit plus de 10 € par mois), en un rien de temps, il y aurait sur la marché des offres d’abonnement sans triple play à des coûts réduits d’environ 8 € par mois. Tout cela ne dispense pas d’avoir un débat sur le rôle de la télévision publique à l’ère d’internet et de se demander quel doivent être son dimensionnement et ses priorités. Je ne sais pas qui il faut blâmer ici, car la communication de la ministre est largement responsable de la confusion qui a entouré ce débat, mais la façon dont il n’était même pas possible de discuter rationnellement lorsqu’il battait son plein est un peu inquiétante.

  1. Voir aussi la pétition des entrepreneurs anti-pigeons dont je suis signataire. []
  2. Centre National de la Musique []

Un seul commentaire

  • Nozdus a écrit :

    Entièrement d’accord en ce qui concerne la redevance audiovisuelle

    Et je vois même 2 choix possibles :

    # La redevance en tenant compte d’une liste exhaustive de tous les moyens de réception hors Internet. Ce qui comprend aujourd’hui :
    – Tuner DVB-T (que ce soit sur une TV, un ordinateur ou autre chose)
    – Tuner DVB-S
    – Tuner DVB-C
    – Option TV d’un service géré fourni par un opérateur de télécommunication

    # La redevance sur la bonne foi :
    « Je déclare avoir accès aux chaînes de la télévision publique depuis mon domicile en dehors de mon accès à Internet »
    Avec une petite astérisque à côté du mot Internet expliquant ce qu’est Internet et surtout n’est pas.

    En gros, un ordinateur dépourvu de carte TV avec un accès à Internet (sans l’option TV) branché à un moniteur ou une vieille TV avec tuner analogique ne doit pas être concerné par la redevance

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