Mise en perspective du refus de participer à la mission Lescure

Alain Bazot, président de l’UFC Que Choisir, François Nowak s’exprimant pour le Syndicat des musiciens, chanteurs, danseurs et enseignants (SAMUP) et moi-même pour La Quadrature du Net signons aujourd’hui une tribune dans Libération (version en accès libre sur Ecrans) annonçant que nous ne participerons pas à ses auditions. Ayant rencontré à sa demande Pierre Lescure au mois d’août pour discuter de sa mission, ayant à plusieurs reprises commenté cette mission ici-même, je me dois de justifier cette décision.

Au moment où vont s’ouvrir les consultations d’acteurs et le site internet qui doit les rendre accessibles, il faut faire un bilan d’ensemble de la mise en place de cette mission, de son organisation et du début de ses travaux. Au bout du compte, nous avons dû peser le risque de manquer une occasion de faire entendre telle ou telle demande auprès de ceux à qui les politiques ont décidé de confier la mission, et celui de cautionner une dérive majeure des conditions de préparation de la décision politique. Nous sommes tous rapidement tombés d’accord sur le fait qu’après des années dans lesquelles les missions portant sur la culture et internet ont été confiées à des acteurs en conflit d’intérêt patent, nous devions refuser de cautionner la répétition de ces pratiques dans des conditions en réalité aggravées par rapport aux précédents Olivennes et Zelnik. Voir notre tribune pour l’argumentation au fond sur ces questions.

Je voudrais ajouter une remarque supplémentaire aux arguments de notre tribune (à titre personnel, n’engageant pas les organisations qui composent Création-Public-Internet). En raison de mon implication à la fois dans les politiques publiques et dans le militantisme citoyen, j’ai toujours considéré essentiel de maintenir le lien entre ces deux univers. La Quadrature du Net et d’autres organisations ont tissé des relations productives avec de nombreux acteurs de l’action publique, en particulier des parlementaires. J’ai moi-même travaillé sans exclusive avec les groupes qui au sein des partis élaboraient des programmes pour leur future action si les électeurs les portaient au pouvoir. Je porte donc un regard particulier sur les premiers mois de l’action d’un nouveau gouvernement dont l’arrivée représentait une respiration, un souffle d’air après une période étouffante, même pour ceux qui étaient sans illusions sur ses capacités d’action.

Le bilan de ces premiers mois peut-être résumé dans les termes suivants:

  • Le gouvernement ne se préoccupe que de macro-économie, sujet sur lequel il semble avoir une idée de ce qu’il devrait faire, mais le fait à moitié (au mieux), dans un contexte où seule une action résolue et cohérente pourrait atteindre des résultats.
  • Le gouvernement et son président hypernormal ne se soucient pas d’ancrer leurs politiques dans les attentes, initiatives et pratiques des citoyens, même lorsque celles-ci sont compatibles avec les valeurs dont ils se réclament.
  • Les déclarations et politiques ne manifestent aucune compréhension visible de l’impact des grands choix technologiques ou concernant les modèles d’innovation, de production et d’échange, les déclarations d’intention à l’issue de la conférence environnementale ne pouvant en tenir lieu.

En conséquence, le gouvernement prend des positions désespérantes dès qu’il s’agit de questions dépassant les grands agrégats macroéconomiques :

  • Il défend les intérêts industriels établis au nom de l’emploi même lorsqu’ils s’opposent à l’innovation et au développement économique (exemple de la défense d’Orange contre la concurrence ou du refus de légiférer sur la neutralité du net) alors même qu’il a pris des mesures salutaires pour commencer à réduire les avantages fiscaux des plus grandes entreprises.
  • Il considère les pratiques non marchandes comme des échecs du marché et non comme le développement d’un nouvel espace de socialité, de production et d’échange.
  • Il a démis une ministre respectée (Nicole Bricq, heureusement réaffectée à un autre poste) parce qu’elle avait pris une décision visant indiscutablement l’intérêt général, sous prétexte de l’opposition d’un lobby particulièrement peu estimable.
  • Il met en avant le « sécuritarisme » au risque de pérenniser ou d’aggraver la stigmatisation de populations (actions à l’égard des roms et retrait de la mesure sur les récépissés de contrôle d’identité).
  • Et enfin, il conduit de façon très dangereuse le débat (ou plutôt son absence) sur le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’union économique et monétaire et d’autres décisions européennes comme celle de la BCE d’acheter la dette des Etats sans limites sur les marchés secondaires (j’y reviendrai dans un prochain post).

Le fil conducteur de toutes ces dérives, hélas prévisibles pour qui avait suivi l’attitude du président de la République et de son équipe pendant la campagne, c’est l’incapacité à traiter les citoyens en adultes politiques, porteurs d’idées, d’analyses et de propositions. C’est la segmentation des interlocuteurs en groupes d’intérêt, c’est la marginalisation aussi au sein même de la majorité de ceux qui avaient tissé d’autres liens avec la société civile, c’est le respect accordé aux interlocuteurs en raison de leur seul pouvoir de nuisance. Le temps va être très court pour se ressaisir.

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