L’oligarchie médiopolitique et l’éthique de la parole

Pierre Lescure a donné un entretien de 21 minutes sur RMC le 21 août 2012. La plupart des commentateurs ont repris pour la dénoncer une brève séquence au début de l’entretien transcrite par 01net et reproduite ensuite par de nombreux autres médias. Cette phrase, qui dénonçait les propositions de Martine Aubry lors des primaires et y opposait les vertus de principe de l’HADOPI, mérite effectivement qu’on s’en indigne (voir plus bas). Mais à ne retenir qu’elle de l’entretien, que beaucoup n’ont visiblement pas écouté, on manquerait bien d’autres motifs de révolte devant un tel dévoiement des conditions du débat démocratique.

Commençons par le commencement, c’est à dire ce que Pierre Lescure dit de la genèse de sa mission. Il invoque deux qualités pour expliquer qu’elle lui soit confiée. La première réside dans ses relations personnelles avec François Hollande qui lui ont permis de la lui proposer. La seconde réside dans son expérience dans le montage de Canal+, c’est à dire l’une des composantes majeures des conflits d’intérêt qui auraient dû interdire de lui confier une telle mission.1 Ce qui sidère à l’énoncé de cette genèse, dont Pierre Lescure est audiblement fier, c’est qu’elle constitue une parfaite illustration de la dérive oligarchique des démocraties contemporaines, dans laquelle la constitution de réseaux d’influence mêlant intérêts économiques, classe politique et médias se substitue aux institutions démocratiques ou politiques et ignore le débat citoyen.

Venons-en ensuite au récit que Pierre Lescure entend nous faire avaler, à la narration qu’il nous fait des choix en présence (ma transcription, celle de 01net n’étant pas mot à mot) :

« Au moment des primaires il y avait le camp Aubry qui voulait supprimer Hadopi et faire une licence globale à deux balles. Vous savez la licence globale, c’est tu payes une fois deux euros et après tu as le droit à tout [sur Internet]. »

Avec une seule phrase, Pierre Lescure nous donne deux contre-vérités2, un éclairage sur sa vision du monde, et une omission. Commençons par l’omission, sans doute plus révélatrice. Pierre Lescure omet de mentionner le rôle clé joué par l’ARP3 dans le soutien à son nom. L’ARP mérite pourtant qu’on s’intéresse à elle, puisqu’elle rencontrait paraît-il François Hollande ou un de ses proches deux fois par semaine pendant toute la campagne. Elle a joué un rôle clé à deux autres étapes de la déjà longue histoire de la guerre contre le partage non marchand de la culture. En effet, l’ARP tenait autrefois ses rencontres cinématographiques dans la ville de Beaune, dont le maire Alain Suguenot (UMP) a commis le crime de d’être l’un des premiers soutiens de l’idée de licence globale en 2005. Il en fut aussitôt puni par la transformation des Rencontres cinématographiques de Beaune en Rencontres cinématographiques de Dijon, le complaisant François Rebsamen s’abstenant de tout état d’âme sur les conditions de ce cadeau. Les dites rencontres furent 6 ans plus tard le lieu du ralliement de François Hollande à l’HADOPI, aussitôt à moitié démenti, avant d’être reconfirmé, puis redémenti (conférence de presse après le discours de Nantes), puis rereconfirmé à diverses reprises avant l’élection présidentielle. Le ralliement de François Hollande à l’HADOPI eut lieu dans la même semaine que … celui de Jack Lang à François Hollande, ce même Jack Lang ayant été le seul député socialiste à voter la loi HADOPI2 et invoquant précisément pour se rallier à Hollande leur perception commune de l’HADOPI. Si selon Pierre Lescure, l’Hadopi a « des vertus de principes », on voit en tout cas que les efforts de faire survivre ce monstre juridique ont été tenaces.4

Voyons maintenant les contre-vérités. Voici ce que le projet socialiste pour 2012 disait en matière de culture et internet :

Il sera de notre responsabilité de soutenir les nouveaux modèles démocratiques de l’économie de la culture et de l’information qui ne passent ni par Hadopi, ni par l’ingérence du politique dans l’audiovisuel public.

Enfin, nous repenserons la spécificité du droit d’auteur sur Internet par une réforme articulant droit de propriété intellectuelle et artistique, droit de la concurrence et droit du consommateur. De même, de nouvelles sources de financement de la création numérique seront dégagées grâce à de nouvelles contributions partagées (opérateurs, FAI, etc.).

Une fois candidate aux primaires, Martine Aubry proposait dans un entretien sur Europe 1, transcrit par le même 01net sous un titre franchement faux :

« une contribution de l’ordre de 2 euros – à discuter – qui sera payée en même temps que l’abonnement à Internet ».

En réalité, il s’agit d’une proposition portant uniquement sur la musique. De nombreux acteurs, dont moi-même, critiquent doublement ces propositions faisant remarquer qu’une contribution pour la seule musique ne mettrait en aucun cas fin à la guerre au partage non marchand qui se poursuivrait au nom des films ou des livres. Qui plus est, on ne voit pas pourquoi les auteurs et autres contributeurs à la création numérique dans les autres médias seraient exclus des bénéfices du dispositif. Enfin, deux euros par mois par foyer abonné au haut débit, cela fait 500 millions d’euros, c’est à dire indiscutablement beaucoup trop pour qu’on puisse en faire un usage utile pour soutenir la création numérique musicale et sa contribution aux communs du partage non marchand. Ah oui au fait, c’est de création numérique qu’il s’agit pas des souffrances supposées des rentiers. Au même moment, la coalition Création-Public-Internet propose une licence pour le partage pour une somme de 5 euros par mois par foyer abonné pour tous les médias, dont sans doute un euro pour la musique.

Le laboratoire des idées du parti socialiste met alors en place un groupe de travail sur l’économie et la culture numérique animé par Christian Paul et Ludovic Pénet, et réunissant des analystes ou porteurs de propositions dont certains, comme moi, n’étaient pas membres du parti socialiste. Ce groupe produit une note déclinée en trois versions (20 pages, 3 pages, 1 page). Je joins la dernière version dont je dispose pour la synthèse en une page, que je juge imparfaite,5 mais dont on jugera sur pièces de s’il s’agit de faire payer deux euros pour tout faire sur internet, de si l’expression « licence globale » y apparaît. Pierre Lescure connait parfaitement l’existence de toutes ces propositions, et il se comporte comme s’il était en service commandé pour enterrer l’idée de reconnaître la légitimité du partage non marchand, et profond si possible.

Voilà dont un exercice de Lescurologie bien long, mais qu’il faut cependant compléter par quelques remarques sur la vision du monde du virtuel6 chargé de mission. Pierre Lescure est obsédé par la télévision connectée. La phrase la plus éclairante de son entretien est la suivante :

On ne regardera jamais la télé sur un écran d’ordinateur, [car] c’est là qu’on travaille

et il poursuit pour dire que dès qu’on aura accès à la télévision connectée chacun va découvrir que toute la culture du monde est à portée de quelques clics. Ca, ça serait un vrai désastre pour les industries culturelles. Il a raison, mais le désastre a déjà eu lieu. Sur un ordinateur, on fait tout, même parfois regarder la télé, mais justement ce n’est plus la télé, en tout cas sa télé.

Alors compte-tenu de tout ça, faut-il continuer à échanger avec ce pur produit de la post-démocratie ? Ne compromet-on pas l’éthique de la parole (ou de l’écrit) ? C’est une décision difficile, mais je ne la prendrai pas avant d’avoir lu la lettre de mission qu’il recevra sans doute un jour. Car il ne faut pas oublier que Pierre Lescure n’est que le symptôme d’un système et que c’est le président hypernormal et son gouvernement qui portent la responsabilité devant nous de ce qu’ils lui confient.

Enfin, je dois à la transparence de reconnaître que Pierre Lescure et moi avons des goûts communs. Il déclare apprécier Sallie Ford (« & the Sound Outside »). C’est aussi mon cas, et je lui recommande l’une de ses plus belles chansons, qui porte un titre évocateur : Against the Law.

Partisan Records, le label de Sallie Ford and the Sound Outside, n’a non seulement pas peur que vous puissiez l’écouter ici pour zéro euro, mais ils vous vendent le fichier numérique correspondant en version non comprimée et bien sûr sans DRM pour 0,90 $.

  1. Qu’il considère l’expérience du dialogue ayants droit cinématographiques, Havas et Etat de 1983 comme fondatrice éclaire ses difficultés à comprendre le débat citoyen d’aujourd’hui. []
  2. Il sait que ce sont des contre-vérités puisque 4 jours auparavant, nous avions discuté des propositions du parti socialiste à cette époque. []
  3. Syndicat des auteurs, réalisateurs, producteurs. []
  4. Rappelons que l’HADOPI2 étend la procédure du juge unique et des ordonnances pénales, c’est à dire une justice semi-automatique, à des actes dont la matérialité, le caractère délictuel et l’auteur sont si complexes à déterminer que les juges avaient une fâcheuse tendance à relaxer les pirates. []
  5. Je ne suis pas du tout convaincu par le caractère « compensatoire » de la contribution, et redoute une contribution rattachée à l’impôt qui aboutirait à une gestion par l’Etat, alors qu’il s’agit selon moi de donner à chacun les moyens de décider à qui ira son soutien, par l’expression de ses préférences et de ses usages. []
  6. Trois mois pour une lettre de mission, ça commence à faire long. []

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