A l’aube de temps incertains (12 janvier 2009)

La conférence a lieu dans l’auditorium de la Carnegie Institution for Science. Solennel, avec des inscriptions typiques de la religion naturelle spécifique au positivisme américain (la science comme quête et illustration de la splendeur des créations divines). Participants éparpillés sur une partie des 400 places. Les associatifs et intellectuels qui animent depuis quelques années les activités lies aux droits intellectuels du dialogue transatlantique des consommateurs (en réalité ce dialogue inclut aussi des ONG des pays en développement) sont en majorité. Pas mal de lobbyistes venus découvrir ce à quoi ils doivent s’attendre de notre part. Quelques membres de la future équipe de la présidence Obama sur ces sujets, quelques autres qui aimeraient en être. Certains amis me disent qu’il n’y a personne pour nous écouter, que c’est une perte de temps. Mais je ne crois pas. Nous prenons date. Tout ce que nous ne dirons pas pourra être retenu contre nous. Tiens au fait, nous n’avons pas recherché dans les 85 000 contributions sur le site de l’équipe de transition celles qui portaient sur les sujets qui nous intéressent. Si j’ai le temps…

Tout est intéressant, mais l’attraction de la journée est la session sur brevets et innovation où Joseph Stiglitz et Eric Maskin (deux récents prix « Nobel » d’économie) font chacun un exposé de 40 minutes. Stiglitz fait une critique générale de l’extention du rôle des mécanismes de propriété dans les politiques notamment internationales. Il n’y a rien avec lequel je sois en désaccord, et évidemment sa critique porte avec une force particulière dans le contexte de la crise économique. Mais cela ne nous fait pas progresser vers l’identification des leviers que nous devons saisir pour changer la situation. J’attends Eric Maskin avec impatience, parce que ses travaux avec Jim Bessen ont joué un rôle si important dans les débats sur les brevets logiciels. Je ne suis pas déçu. Je connais ses analyses, mais c’est une toute autre histoire que de voir comment il choisit de les présenter à un public qui n’est pas vraiment spécialiste. C’est délicieux. Il utilise des transparents, affronte le défi de présenter pédagogiquement un modèle simplifié de ce qui lui a permis de prouver l’inadéquation des brevets dans les domaines caractérisés par une innovation incrémentale (qui procède par petites étapes successives) et complémentaire (où pour chaque étape il y a plusieurs solutions possibles explorées par des acteurs différents). Plus la démonstration avance, plus les transparents sont raturés. On y lit sa volonté farouche d’être compris, son souci de simplifier sans perdre la rigueur. Quand il va parler, il récite d’abord avec les bras ce qu’il va dire puis se lance. Du coup l’auditeur essaye de deviner, il se précipite dans sa pensée. Chapeau.

Pour ce qui m’occupe aujourd’hui, c’est le débat sur les droits d’auteur qui est le plus important. Fred Loehmann de l’Electronic Frontier Foundation y participe. Ce fut l’un des premiers à proposer un mécanisme de licence globale pour la musique (avec à peu près les paramètres de la proposition française de 2005). Ses arguments pour continuer à rechercher des voies de reconnaissance des échanges sont vifs et convaincants. Je suis frustré qu’une version anglaise (ou au moins une synthèse) d’Internet & Création ne soit pas disponible pour contribuer aux débats ici, qui ont pris une nouvelle tournure avec les propositions de Warner Music pour une licence collective aux universités. Je scrute les réactions de la nouvelle responsable du copyright à la Bibliothèque du Congrès (qui a une responsabilité politique en la matière). On ne peut pas deviner ses pensées, mais elle est en tout cas plus ouverte d’esprit que le président français lors de ses voeux aux acteurs de la Culture.

Petit frottement entre ceux qui se réjouissent que l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle ait décidé de commencer un travail sur les exceptions et limitations minimales en lançant la préparation d’un traité sur les exceptions pour les aveugles et mal-voyants et ceux qui regrettent que le travail soit restreint pour l’instant à ces exceptions alors que bien d’autres sont nécessaires. C’est un non-problème écosystémique. Explication : les deux ont raison, et le mouvement pour les droits d’usage est d’autant plus fort que les deux positions y sont représentées.

Nous sommes mentalement épuisés à la fin de la journée. Bons vins californiens très bienvenus.

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