A l’aube de temps incertains (11 janvier 2009)

Ollsson’s a fermé. Quand je venais à Washington régulièrement, c’était là que je venais faire le plein de ces livres qu’on ne découvre pas sur Amazon, ceux qu’il faut voir sur une table pour savoir qu’on veut les lire. C’était une librairie faite pour moi, avec juste ce qu’il faut de science, de politique, de musique et de littérature pour mon bonheur, et dans chaque domaine une sélection intelligente. Il reste une librairie à 500m de là, Kramer Books, grouillant de monde pour le brunch du dimanche matin. Kramer est sympathique mais pas aussi bien qu’Ollsson’s. Il parait que les librairies indépendantes qui avaient assez bien résisté aux franchises et aux librairies en ligne dans des environnements comme Washington ferment les unes après les autres. Je mange une salade dans une boutique à sandwichs. Leonard Cohen. J’ai droit à Suzanne mais pas à your hair upon the pillow like a sleepy golden storm.

L’après-midi réunion pour préparer un futur événement à Paris qui doit mettre en place un dialogue constructif entre communautés créatives et consommateurs / usagers. C’est la continuation de la réunion de 2006 sur la production d’un accord de Paris. Lorsque nous nous retrouvons avec les amis américains qui animent ces efforts, il y a toujours un moment de frottement. Cela se cristallise souvent sur le vocabulaire. Pendant quelques heures on peut penser que nous n’arriverons jamais à dépasser ces préliminaires. Et puis, brusquement, nous sommes à nouveau complices. Chacun a bougé un peu, mesuré ce qui peut être obtenu pour défendre la spécificité d’une vision et ce qui devient secondaire au regard de ce que l’on gagne à agir ensemble.

Je me rend compte rapidement que je n’arriverai pas à m’abstraire dans ce journal du cœur de ces activités. Tout au plus puis-je espérer que ma narration laissera entrevoir l’arrière plan.

Ce que j’ai appelé la coalition pour les biens communs a su, grâce à la ténacité et au talent de Jamie Love et de ses complices faire marcher ensemble innovation et accès à la santé publique et défendre les droits de tous à produire, accéder et utiliser outils informatiques et connaissances. Les résultats obtenus sont impressionnants en quelques années, même si beaucoup reste à faire. Mais dans le champ des activités créatives, nous tâtonnons encore pour trouver les bons leviers, et je crois que je comprend pourquoi. C’est que dans ce champ, il ne s’agit pas de corriger quelques échecs du marché ou de lever les obstacles qui empêchent logiciels ou accès libre de donner tout leur potentiel. Il ne suffit même pas d’inventer de nouveauux mécanismes pour compléter ou organiser la contribution des acteurs de marché à l’innovation comme Jamie, Tim Hubbard et d’autres le font pour la R&D médicale. Il s’agit d’accomplir une mutation bien plus importante  : la fin de la brève domination des industries culturelles de distribution sur l’accès à la culture. Les américains ont encore plus de mal que les européens à franchir le pas. Cela tient bien sûr à la puissance des industries culturelles de distribution américaines, mais pas uniquement. Certains penseurs comme Eben Moglen n’hésitent pas, parce que leur vision d’une nouvelle ère leur fait accepter les turbulences qui accompagnent la reprise en main par la jeunesse du monde de la distribution de la culture. D’autres sont réticents à plonger dans ces turbulences mais hésitent encore plus à les prévenir en organisant les conditions d’une transition à la nouvelle ère, parce que cela suppose de mettre en place de nouvelles relations entre l’économie et les activités hors marché. A mon sens, cette hésitation est une erreur. J’y reviendrai.

Le soir, dîner des futurs intervenants dans la conférence sur les politiques de droits intellectuels dans un libano-indien. Cocktail party effect (cette capacité perceptive et cognitive qui nous permet plus ou moins de concentrer notre écoute sur une conversation dans le fouillis de plusieurs autres) et plaisir de retrouvailles.

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