Dangereux pour la démocratie

Les opposants à Nicolas Sarkozy s’enferment obstinément dans un étrange piège. Une fois par semaine, ils se réveillent avec la conscience aiguë que leur adversaire est dangereux pour la démocratie, et se hasardent à l’affirmer en mettant en avant l’une des nombreuses raisons de le penser. Aussitôt, leurs amis les corrigent : « ah non quand même, il ne faut pas exagérer ». Le lendemain on échange les rôles. Après m’être longtemps interrogé sur les raisons de cet étrange ballet, je crois en avoir identifié les deux causes. D’une part, contrairement au Front National dont les visées restent heureusement virtuelles, Nicolas Sarkozy n’investit pas la démocratie de l’extérieur, pour y substituer une dictature, il la pourrit de l’intérieur. Le dénoncer suppose donc des outils adaptés. D’autre part, les opposants hésitent à mettre en avant telle ou telle raison, car elle pourrait bien dans certains cas s’appliquer aussi à eux ou à leurs amis. Ma contribution à la campagne présidentielle va donc consister à formuler 12 affirmations qui sont 12 facettes des dangers que Nicolas Sarkozy fait courir à la démocratie. Vous les trouverez détaillées dans l’article qui suit et synthétisées dans une affiche téléchargeable.

Nicolas Sarkozy est dangereux pour la démocratie
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1. Il s’attaque à l’inconditionnalité de la citoyenneté.

Durcissement de l’acquisition de la nationalité par mariage, conditions linguistiques et culturelles, menaces de retrait de la nationalité, avec Nicolas Sarkozy, la citoyenneté n’est plus la reconnaissance d’un fait, elle devient une faveur accordée sur conditions.

2. Sa conception de l’identité et du destin de chacun est antidémocratique.

Du test des enfants de trois ans pour y détecter de futurs délinquants à la description de criminels comme des monstres ne relevant plus de la raison, Nicolas Sarkozy voit l’identité comme une étiquette qu’on pose sur les gens et un destin qui s’impose à eux et non comme la somme de ce qu’ils construisent et choisissent. La démocratie reconnaît des citoyens, il les classe et les trie.

3. Il s’en prend au sens des mots et à l’éthique minimale de la conversation publique.

Non, ce n’est pas parce qu’il invoque l’environnement et l’écologie pour mieux les enterrer, parce qu’il affirme viser l’autonomie des universités quand il ne fait que leur imposer une logique managériale et une forme de mise en concurrence nuisibles à la production et au partage des connaissances, ou parce qu’il prétend sauver l’Europe par des mesures qui la font haïr de ses populations. Ça, c’est de la manipulation politique ordinaire. Là où Nicolas Sarkozy porte vraiment atteinte à l’éthique minimale dont a besoin la démocratie, c’est dans sa façon de discourir et de débattre, qu’il a inculquée à ses divers clones rhétoriques, dans l’usage systématique du « je », de la répétition, de l’attribution mensongère d’opinions aux autres et dans la formulation d’affirmations stupéfiantes (qui plongent dans la stupeur). S’il est vrai que dans le débat, tout est argument, il y a cependant une éthique minimale du respect que bafoue sans cesse un président bénéficiant de la complaisance des grands médias.

4. Il utilise les événements et le bombardement médiatique pour sidérer la pensée.

C’est une stratégie explicite de sa campagne présidentielle que de ne jamais laisser aux citoyens le temps de penser en amenant chaque jour (au moins) un nouvel énoncé stupéfiant, un nouveau fait divers qui submerge d’émotion, un nouveau vrai-faux scandale, une nouvelle proposition qui ne tient pas 3 jours dans l’espace critique, mais fera son office jusqu’à la prochaine. La pensée citoyenne les démonte les unes après les autres, mais, espère-t-il, toujours avec un train de retard. Reprenons un train d’avance.

5. Il exploite la sphère privée pour des bénéfices politiques.

Après avoir mis sa propre vie privée au centre de l’agenda médiatique, Nicolas Sarkozy a pris une posture de retrait, sachant que le train lancé poursuivrait sa trajectoire. Un livre entier a été consacré à la façon dont il a utilisé le pouvoir politique contre des adversaires personnels ou exploité la vie privée des autres à des fins politiques, même lorsque cela passait par des ingérences dans des procédures judiciaires ou policières. Au total, c’est la confusion des genres qui domine.

6. Il veut faire vivre les sociétés dans la peur et le choc.

N’en doutez pas, vous n’avez pas vu la fin des attentats, des meurtres en série, des crises et catastrophes qui exigent des chefs qui, eux, prennent les choses à bras le corps, même si c’est pour fabriquer une nouvelle catastrophe à partir de la précédente. Nicolas Sarkozy n’a même pas besoin de les inventer. Il suffit de les prendre là où elles sont et de les placer sous la loupe infiniment grossissante des médias de flux, avec l’aide d’experts en criminologie ou en endettement attribué à la cupidité des pauvres et autres commentateurs des désastres militaires au 20h. La démocratie ne peut pas se permettre de vivre dans ce régime si elle veut s’affronter aux vrais défis politiques, sociaux, économiques et culturels.

7. Il accentue les inégalités d’une façon qui mine le sentiment d’appartenance commune à une société.

Depuis mars 2004, lorsqu’il devint ministre de l’économie, des finances et de l’industrie, Nicolas Sarkozy a très fortement accru les inégalités et en particulier celles entre un petit groupe d’hyperriches (1% ou 0,1% des foyers, selon comment on veut les définir) et un très vaste groupe de personnes défavorisées, dont un grand nombre sont également précarisées (menacées d’une dégradation supplémentaire de leur situation). Chaque nouvelle mesure fiscale ou sociale, y compris celles qui prétendent remédier aux injustices précédentes a en fait creusé les inégalités. Ce creusement suscite une indignation morale autant que politique. Poursuivant une tendance plus ancienne, elle a conduit à la constitution d’un groupe non-négligeable numériquement de privilégiés, puissants en fonction de leurs privilèges. Beaucoup d’entre eux (mais pas tous) jugent aujourd’hui que leur devenir n’est pas lié à celui des citoyens les plus défavorisés, qu’ils tendent à rendre responsables de leur propre sort.

8. Il dresse des groupes sociaux proches les uns contre les autres.

Il était déjà évident en 2007 qu’une part essentielle de la stratégie politique de Nicolas Sarkozy consistait à dresser des groupes sociaux les uns contre les autres. Il n’a pas cessé depuis opposant : les travailleurs aux précaires et chômeurs accusés d’être des poids à traîner; les travailleurs du privé à ceux du public accusés d’être privilégiés en comparaison; les habitants du pavillonnaire à ceux des cités; les français aux étrangers; les autres religions à l’islam et ceux qui ont une religion à ceux qui n’en ont pas; les français issus d’anciennes immigrations à ceux issus des nouvelles; les indépendants aux salariés; les plus âgés à ceux qui le sont moins. Nicolas Sarkozy a fait de cette stratégie le cœur d’une politique destructrice des solidarités sociales. Heureusement ces solidarités peuvent retrouver leur élan.

9. Il cherche sans relâche à contrôler et confiner l’espace public d’internet.

Limiter le pouvoir d’émancipation et de développement démocratique de l’internet est l’objectif auquel Nicolas Sarkozy ne renoncera jamais, car c’est celui qui détermine sa stratégie de maintien au pouvoir. Il a fait de la France le prototype des démocratures numériques et est fier d’être contagieux en la matière. Les lobbys du divertissement et des médias n’ont trouvé que dans très peu de pays une oreille aussi complaisante à leurs propositions de menaces et de sanctions automatiques, de filtrage et de censure. Bien d’autres motifs ont été utilisés par Nicolas Sarkozy pour corseter l’internet, de la lutte contre la pédopornographie à celle contre le terrorisme, du service des amis casinotiers à la « civilisation » de l’internet. L’objectif de ces politiques n’est pas de policer entièrement l’internet, mais de confiner ses effets. Il s’agit : de s’assurer que les nouveaux espaces publics numériques n’atteignent pas un public dont l’ampleur empêcherait aux médias de flux d’imposer le temps d’une élection un agenda décervelé; d’empêcher le développement d’une nouvelle économie culturelle compatible avec le partage; de réduire le potentiel démocratique d’internet en l’enterrant sous la communication politique.

10. Il s’en prend à l’expression publique du désaccord civique.

En comparaison de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy a été relativement tolérant à l’égard des critiques personnelles qui lui sont adressées, du moins lorsque ce n’est pas en sa présence. Le régime qu’il a mis en place a par contre été d’une brutalité rare à l’égard des critiques formulées dans l’espace public contre ses actions : multiplication des procès pour délit d’outrage contre des protestataires s’indignant de contrôles au faciès, notamment lorsque les protestations faisaient le parallèle avec des événements liés à l’occupation, fut-ce dans une simple lettre adressée à un préfet; traitement indigne et violent du droit de réunion,1 par exemple dans le cas d’Occupez la Défense,2 etc.

11. Il constitue et renforce une oligarchie post-démocratique.

Dans la plupart des Etats démocratiques contemporains se constitue un ensemble de responsables de grandes entreprises souvent transnationales et d’institutions privées, de lobbyistes, de riches possédants, d’acteurs politiques, de responsables de grands médias et de vedettes du divertissement et du sport. Ce groupe social réduit va définir le champ qu’il est possible au politique d’explorer et prendre des décisions clés contribuant à la reproduction et à l’accroissement de ses propres pouvoirs. L’expression d’oligarchie post-démocratique désigne une telle situation, même si des élections libres continuent à se tenir dans les pays concernés. La présidence de Nicolas Sarkozy en est l’exemple le plus abouti, même si le gouvernement de Silvio Berlusconi en Italie a pu lui en disputer la palme. Le choix de Jean-René Fourtou pour la cellule stratégique travaillant à sa réélection, les amitiés du président sortant avec divers magnats des médias dirigeant par ailleurs des sociétés qui vivent des contrats de l’Etat et le service sans faille des intérêts des plus riches sont la marque du caractère post-démocratique du régime sarkozien.

12. Il bafoue les institutions et attaque les contre-pouvoirs.

Les institutions sont toujours imparfaites, mais la pratique qu’en ont les détenteurs de pouvoir peut aggraver considérablement cette imperfection. La pratique qu’a eu Nicolas Sarkozy du pouvoir présidentiel, bafouant constamment l’article 20 de la Constitution (« Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation. ») révèle la faiblesse de notre régime démocratique face à une telle agression.

Cependant, si notre démocratie ne va pas plus mal, c’est que quelques contre-pouvoirs restent robustes, et qu’il y a parmi eux des voix courageuses. La haine que Nicolas Sarkozy porte à ces contre-pouvoirs, au premier rang desquels le pouvoir judiciaire, la presse d’investigation et l’expression publique sur internet, est à la mesure de leur résistance à l’affaiblissement de la démocratie. Mais cette solidité des contre-pouvoirs n’est pas absolue, et il serait bon de leur épargner de nouvelles agressions.

  1. Cf. art. 20 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. []
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