Les orphelins numériques peuvent-ils éduquer leurs parents politiques ?

En juin 2010 s’est tenue une conférence sur le futur des universités à l’âge numérique. Une session était consacrée aux natifs numériques (« digital natives »). Le concept m’énervait depuis longtemps, mais c’est en écoutant les exposés que j’ai enfin compris pourquoi. Ce n’était pas juste l’énervement habituel face à une appellation fourre-tout à la mode. C’est qu’il y avait quelque chose de franchement faux dans le concept. Car ce qui caractérise la génération qui est désignée par ce concept, ce n’est pas d’avoir grandi avec le numérique1. En cela ils sont semblables à toutes les générations qui suivront. Leur spécificité, c’est d’avoir du se construire comme individus dans cet univers alors que dans leur grande majorité, leurs parents et leurs professeurs en étaient absents, et par là incapables d’installer un environnement favorable à cette construction. Il fallait donc les appeler des orphelins numériques. Quand on a ce genre d’illumination, on croit être original pendant environ 10 secondes, mais une petite requête à un moteur de recherche vous ramène vite à la raison. N’empêche, ça ne retire rien à l’utilité de l’appellation, et surtout, ce n’est pas de la tarte d’être orphelin numérique. Ce n’est pas qu’ils se soient mal débrouillés, bien au contraire. C’est qu’ils ont eu des parents difficiles, et parmi eux leurs parents politiques ont été particulièrement récalcitrants.

J’appelle les orphelins numériques (qui ont la gentillesse de m’accueillir dans leurs rangs) à ne pas laisser tomber l’éducation de ces parents politiques difficiles. Il faut même en faire une zone d’éducation prioritaire. En même temps, il faut s’assigner des objectifs raisonnables. Nous n’allons pas changer massivement la génération actuelle de politiciens. Leur non-renouvellement et la dureté de la concurrence qu’ils organisent pour les rares places qu’ils libèrent ne laissent pas un espoir de régénération d’ensemble. Ce que nous pouvons espérer, c’est que certains d’entre eux soient assez à l’écoute et impliqués pour que, dans les situations de crise qui ne vont pas manquer, ils puissent devenir ce que que Sophie Wahnich appelle des transfuges. Car dans le paroxysme d’un conflit, la construction sociale par en bas ne peut rien s’il ne se trouve pas dans les institutions politiques quelques personnes pour la reconnaître, l’aider à accéder au programmatique, nouer les alliances qui sont nécessaires à la mise en place de nouvelles institutions sociales.

Même pour atteindre cet objectif modeste, nous allons avoir besoin de toutes les ressources de ce courant de pensée hélas minoritaire qui assigne à l’éducation le but de favoriser l’émancipation intellectuelle des individus. Bien sûr, nous ne pourrons pas nous retenir d’expliquer le numérique à ces parents difficiles. C’est plus fort que nous, et d’ailleurs ils seront parfois demandeurs. Ne sont-ils pas déjà entourés de hordes de conseillers qui leur apprenaient hier les blogs et aujourd’hui leur enseignent les réseaux sociaux ? Mais souvenons-nous bien qu’au fond, ce n’est pas cela qui compte. Seuls serviront leurs pratiques, leur propre itinéraire pour devenir des individus dans la culture numérique. Ce qui compte donc, c’est d’identifier et de faire vivre des terrains qui leur soient familiers et dont les valeurs les pousseront dans la civilisation numérique. Voici une liste de trois terrains possibles qui ne sont que les facettes d’un même objet.

L’éducation émancipatrice et la place qu’y tiennent les arts et les humanités

Le livre de Martha Nussbaum Les émotions démocratiques est sans doute la meilleure introduction contemporaine à ces courants de pensée qui depuis 150 ans s’efforcent de regénérer l’éducation. L’enseignement institutionnel s’est enfermé dans la transmission verticale des connaissances, puis dans l’acquisition des savoirs-faire utilitaires. Heureusement, de nombreux pédagogues ont fait survivre dans la pratique quotidienne d’autres approches. L’éducation émancipatrice se recentre sur la capacitation des individus, leur formation comme citoyens, sans pour autant ignorer l’acquisition de connaissances et de compétences. Le fait que Martha Nussbaum ne fasse aucune place au numérique dans son ouvrage, ne s’y référant que pour y voir – à partir de l’exemple indien – un instrument de la parcellarisation et de l’instrumentalisation des savoirs, est certes désolant. Il faut cependant prêter attention à ce qu’elle nous dit de la portée de l’éducation artistique, culturelle et délibérative.2

L’éducation populaire

Nous vivons un second âge d’or de l’éducation populaire, qui doit énormément au numérique, et qui se déploie largement dans l’espace numérique, qu’il s’agisse de sciences, de philosophie ou d’écriture. Or la mémoire de précédents historiques n’est pas effacée. Lisez Villa des Hommes du regretté Denis Guedj pour y trouver une trace de ce qu’était l’éducation populaire des mouvements syndicaux d’avant la première guerre mondiale.3 Souvenons-nous que le mouvement de démocratisation culturelle du front populaire et de l’après-guerre ne se réduisait pas à la caricature d’une culture descendante qui ne feraient qu’amener l’excellence des œuvres distinguées à portée du bon peuple. Elle faisait place aux pratiques, aux ateliers, à l’appropriation, à tout ce qui anime la culture numérique.

La confiance démocratique dans les capacités de chacun

Certains affirment que la génération de mai 68 (c’est à dire en réalité des mouvements de transformation de la vie quotidienne des années 1970) aurait monopolisé le politique. Rien n’est plus faux. A l’exception notable de Dany Cohn-Bendit, les acteurs de ces mouvements ont déserté le politique, le laissant aux mains de trotskistes mal reconvertis et de bons élèves qui étaient passé à côté, qui eux l’ont monopolisé. Le résultat, c’est qu’un fondement essentiel de la culture numérique directement alimentée par ces mouvements des années 1960 et 1970, l’égale légitimité à produire du savoir et s’exprimer sur la chose publique,4 est très peu relayé dans le monde politique, alors que la hiérarchie et l’argument d’autorité y règnent. Mais un mouvement aussi important a forcément des échos indirects, il vit dans la mémoire des générations suivantes, s’enrichit à travers la lecture critique affectueuse qu’en ont fait certains enfants des protagonistes, et il mérite d’être aussi un des terrains communs où inviter le politique à s’approprier la culture numérique.

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  1. L’informatique, les réseaux, l’information et les médias numériques []
  2. Les réticents à la pensée anglo-saxonne trouveront chez Jacques Rancière une élaboration parallèle. Dans les premières pages du Maître ignorant, il souligne l’importance de l’institution d’une chose commune – au maître, ici l’orphelin numérique et à l’apprenant, ici le politique – propice à permettre le développement qu’il s’agit d’encourager. Pour certains, une approche explicitement libertaire, présente dans les écrits de Noam Chomsky sur l’éducation permettra un accès plus direct aux valeurs de l’internet. []
  3. Encore imprégnés d’une double culture anarcho-syndicaliste et mutualiste. []
  4. Qui bien sûr n’élimine en rien le besoin de filtres collectifs par lesquels sont identifiés les énoncés intéressants, pertinents, vrais, ou beaux. []

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