Le rétrécissement du possible

Colin Crouch a forgé le mot post-démocratie pour décrire la dérive des systèmes politiques démocratiques lorsqu’il y subsiste des élections libres, mais que l’élaboration et la conduite des politiques publiques sont capturées par un ensemble d’intérêts privés ou institutionnels, de conseillers infiltrés dans les partis et les gouvernements et d’un petit noyau de décideurs politiques partageant les mêmes intérêts. Sa dénonciation porte avec force parce qu’elle émane de quelqu’un qui respecte le politique, est convaincu que l’on ne peut se passer d’organisations visant à conquérir et exercer le pouvoir issu des élections. Un des éléments clé de la post-démocratie est le rétrécissement du champ du possible, la fermeture des options qui peuvent être explorées par l’action publique. Lorsque des acteurs citoyens, des groupes défendant une vision particulière de l’intérêt général ou des chercheurs ayant échappé à la dérive post-démocratique de l’université portent de nouvelles propositions de politiques publiques, celles-agissent comme révélateurs de la fermeture du champ du possible.

Après la taxe Tobin (ATTAC), différentes propositions de réformes fiscales ou des retraites (Piketty), les propositions de reprise en main sérieuse de la financiarisation (Lordon), la légalisation du partage non-marchand de la culture entre individus à travers des mécanismes de licence globale ou contribution créative est l’un de ces révélateurs. Et là, on en découvre de belles tous les jours. Pour mémoire, on rappellera que le pouvoir sarkozien a fait le choix résolu d’assumer les politiques oligarchiques et la totale confusion des intérêts politiques, médiatiques et financiers. Ce n’est donc que dans les alternatives à ce pouvoir que l’on peut analyser la fermeture du champ du possible, et en particulier au sein des élaborations programmatiques du parti socialiste, sur lequel les groupes d’intérêt concentrent tous leurs efforts actuels. On a déjà pu suivre sur ce blog et ailleurs les tensions opposant divers porteurs officiels du dossier à la direction de campagne. Mais ne croyez surtout pas qu’une chargée de la culture et des médias, un chargé des aspects culturels du numérique, et une chargée de l’économie et de la société numériques constituent un terrain suffisant pour les pressions des lobbys. Qui sait, ces responsables pourraient finir par se mettre d’accord sur de nouvelles options politiques. Découvrez donc un continent inconnu, le pôle culture coordonné par Karine Le Gloanec,1 qui réunit les experts impliqués dans les politiques culturelles (selon un périmètre qui est plus ou moins celui de l’action du Ministère de la Culture). La nature ayant horreur du vide, il s’est constitué dans ce regroupement d’experts un quatrième espace de réflexion sur culture et numérique, dit « groupe culture et numérique ».

Et voici donc la NOTE HADOPI, CULTURE ET NUMERIQUE qu’on y voit apparaître sous la plume d’Anne Bourgeois, metteur en scène de théâtre reconnue, également impliquée dans le cinéma2 et membre de la SACD, où elle est active dans la commission théâtre. Rien là qui l’empêcherait d’animer une réflexion ouverte sur les sujets culture et numérique. Hélas, les faits montrent que ce n’est pas vraiment à cela qu’elle s’est attelée. De quoi s’agit-il dans cette note : des deux sujets qui obsèdent les groupes d’intérêt : « pour ou contre l’HADOPI »3 et « comment tuer la contribution créative ? » Que ce dernier sujet, on ne peut pas dire que Mme Bourgeois ait mégoté. Elle liste en introduction une liste impressionnante de lobbys des industries du divertissement : BLOC, BLIC, ARP, SRF, … Ah, cela a dû être dûr, mais elle n’a pu consacrer que 15 pages sur 28 de sa note à des entretiens avec des éminents représentants de seulement deux de ces lobbys : Guillaume Prieur, directeur des affaires institutionnelles et européennes de la SACD4 et Jean-François Lepetit et Frédéric Goldsmith, dirigeants du BLOC (Bureau de Liaison des Organisations du Cinéma). Leurs déclarations sur les propositions de licence globale ou de contribution créative sont un tissu de contre-vérités, mais il n’est même pas besoin d’en venir au fond. Comment se fait-il que Mme Bourgeois n’ait pas jugé utile de s’entretenir avec Juan Branco 5 qui a publié un livre sur la licence globale pour le cinéma, ou à l’auteur de ces lignes qui a détaillé les propositions de contribution créative ? Nous devions être trop difficiles à joindre.

  1. Secrétaire nationale-adjointe à la culture du PS. []
  2. Elle est par exemple directrice artistique du festival L’industrie du rêve. []
  3. Il est difficile de dire « comment sauver l’HADOPI ? » maintenant que François Hollande s’est engagé à l’abrogerla remplacer. []
  4. Entendre lobbyiste en chef quand Pascal Rogard veut bien le laisser parler. []
  5. Directeur de cabinet d’Aurélie Filippetti. []

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