Non, vraiment, le partage non-marchand n’est pas une anomalie

Fleur Pellerin et Aurélie Filippetti ont donné hier un entretien croisé à l’équipe d’Ecrans / Libération. Dans cet entretien, certaines déclarations de Fleur Pellerin marquent une évolution significative – et positive – des positions préalablement exprimées par la responsable de l’économie et la société numérique dans la campagne de François Hollande. Elle affirme notamment :

Il n’y a pas eu tellement d’études d’impact qui mettent en évidence une forte corrélation entre le développement des échanges non-marchands et la baisse des ventes physiques, ou du chiffre d’affaires des industries créatives. On ne peut pas partir du postulat que les échanges non marchands vont forcément à l’encontre des industries.

Cet énoncé relève de la reconnaissance d’un fait, qui gagnerait à être précisé par l’analyse de l’impact positif des échanges non-marchands sur la diversité culturelle et sur la libération du temps humain de son asservissement aux pratiques marchandes, impact positif que certains industriels ou intérêts économiques ont quand même de bonnes raisons de redouter, et nous tous de bonnes raisons de souhaiter. Mais n’en demandons pas trop d’un seul coup sur ce point.

Malheureusement, il y a beaucoup plus grave. Les deux responsables socialistes semblent partager une conviction qui devient une sorte de maladie sénile de la social-démocratie en crise, selon laquelle les activités de ventes de biens numériques (et des services équivalents) seraient la mesure ultime de l’intérêt général en matière culturelle. Ne caricaturons pas, leur discours fera bien sûr toute la place aux affirmations que la culture n’est pas une marchandise, qu’elle mérite une exception culturelle 2.0 et des politiques publiques pour y donner l’accès le plus large. Mais le développement d’une gigantesque sphère hors marché d’échanges culturels, qui en volume et en pratiques des individus dépasse déjà largement celle de la consommation culturelle, donne lieu à des affirmations de ce type (Aurélie Filippetti) :

La transformation des usages et des techniques fait qu’il y aura toujours une petite part d’échanges entre individus, qui sera limitée, marginale, face à laquelle il n’y a pas à avoir de démarche répressive.

Là aussi, l’intention est sans doute louable. En dépeignant les échanges non-marchands comme marginaux, la responsable de la culture et des médias dans la campagne Hollande veut sans doute résoudre l’équation absurde où l’état actuel des non-arbitrages l’enferme : comment peut-on laisser entendre qu’on ne pénalisera pas ce qu’on se refuse à explicitement reconnaître comme légitime ? Mais il y a un effet de bord qui lui n’est pas bénin : les échanges non-marchands, autrement dit la culture elle-même, deviennent une sorte d’échec du marché et les politiques d’organisation des marchés auront alors pour but d’éradiquer par la douceur de la marchandisation exactement ce que les politiques actuelles s’efforcent d’éradiquer par la répression, le lavage de cerveau et la pression sur les intermédiaires pour qu’ils fassent la police eux-mêmes. Gageons que si cette approche était vraiment suivie, les deux politiques finiraient pas se ressembler étrangement.

Cela ne marchera pas, bien sûr, tant le partage non-marchand est au cœur de la définition même de l’informatique et d’internet, mais aussi de la culture depuis que le mot existe. Les échanges non-marchands ne sont pas marginaux pour le livre papier. Ils ne le seront jamais pour aucun média numérique, même s’il faut pour cela en appeler à la désobéissance civile contre le fondamentalisme marchand. Vous pouvez commencer tout de suite et en toute légalité : boycottez tout dispositif de lecture électronique qui ne respecte pas les droits des lecteurs, n’achetez jamais aucun eBook auquel des DRM soient appliqués et soutenez eBooks libres et gratuits comme je le fais.

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