La guerre au partage déclenchée dans le secteur du livre

L’attention s’est porté hier sur la procédure déclenchée par Gallimard contre François Bon en raison de la publication sur le site publie.net de sa traduction du « Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway, excellemment analysée sur son blog par Hubert Guillaud. Du coup un autre événement s’est vu rejeter dans une relative obscurité: un consortium d’éditeurs scientifiques et éducatifs a obtenu une injonction judiciaire qui a conduit à la fermeture de 2 sites de partage d’eBooks (ifile.it et library.nu ce dernier n’étant plus atteignable). Voir aussi la couverture sur Huffington Post.

Ce déclenchement de la guerre au partage dans le domaine du livre numérique n’est pas une surprise : il a été précédé de différentes annonces ou commandes d’études 1 sur l’étendue du « piratage en ligne ». La prévisibilité de cette guerre au partage m’a poussé depuis longtemps à estimer que c’est aussi et même particulièrement dans le domaine du livre numérique qu’il faut d’urgence reconnaître un droit au partage non-marchand entre individus associé à de nouvelles rémunérations et financements, faute de quoi le déploiement massif des DRM et la guerre au partage feront régresser tragiquement les droits des lecteurs – et parmi eux des auteurs – même par rapport aux possibilités du livre papier.

Comme d’habitude, la guerre au partage se déclenche dans une confusion noire et une opacité remarquable. Quels sont donc les 170 eBooks sous copyright pour lesquels les éditeurs les plus hostiles à l’accès libre aux publications scientifiques et aux ressources éducatives (Reed-Elsevier, Pearson, Cambridge University Press, par exemple) ont lancé une procédure auprès d’une cour régionale allemande en invoquant bien sûr les auteurs ? Combien parmi eux d’ouvrages collectifs pour lesquels les auteurs ne touchent en général pas un centime, quand leurs institutions ne doivent pas en prime payer pour que leurs travaux soient édités ? Et qu’en est-il vraiment des sites incriminés ? Ceux-ci avaient des activités commerciales (revenus publicitaires, abonnements premium) mais étaient également financés par des donations des usagers. Quelle proportion des livres mis à disposition ou partagés sur ces sites étaient-ils en réalité de domaine public ou à diffusion autorisée par leurs auteurs ? Je ne connais les réponses à aucune de ces questions. Mais le futur du texte numérique, qui est aussi celui de notre civilisation mérite mieux que les cris de victoire d’acteurs qui tirent profit de la monopolisation de connaissances dont la production est souvent intégralement financée par l’argent public. Il mérite un débat public d’ensemble, où les auteurs et éditeurs attachés au partage des connaissances auront toute leur place. Il mérite avant tout une distinction forte entre le partage non-marchand et les activités commerciales, entre le partage entre individus et la création de sites centralisés. C’est de cette distinction dont les éditeurs propriétaires et leurs lobbys ne veulent à aucun prix, parce qu’elle serait le début d’une réflexion sur l’intérêt public.

  1. Cf. Mathias Daval, Etude sur l’offre illégale des livres français sur internet en 2009, octobre 2009. Un des résultats assez savoureux de cette étude était que parmi les 100 auteurs les plus « piratés », on trouvait 25 philosophes. []

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