Mon intervention devant le CSPLAMy talk in a CSPLA hearing

Audition du 6 octobre 2005 dans la commission « distribution des oeuvres en ligne » du Conseil Supérieur de la Propriété Littéraire et Artistique

Bonjour. J’exprime ma gratitude à votre commission et à son président d’avoir accepté de m’entendre. J’ai été plus de 20 ans chercheur scientifique en me consacrant principalement au développement d’outils permettant à chacun de devenir un récepteur critique des médias d’image et de son. Je suis devenu par force un philosophe politique du droit dans le domaine dont vous avez la charge, notamment du fait des responsabilités que j’ai exercées dans les services de la Commission européenne, et c’est à ce titre -de philosophe- que je m’exprime aujourd’hui. Enfin, je suis un entrepreneur qui fournit aujourd’hui des outils et des services au débat public citoyen sur les orientations de politiques.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il existe une forte tension entre plusieurs modèles philosophiques du soubassement des droits intellectuels et de leur mise en oeuvre. Ma propre contribution consiste à expliciter des fondations en terme de capacités, c’est à dire de possibilité pour les êtres humains d’accomplir seuls ou collectivement différentes activités. Je n’ai ni le temps, ni l’espoir de convaincre chacun d’entre vous de la pertinence de cette approche. Mais vous ne pouvez ignorer qu’elle est celle d’un mouvement puissant et croissant dans la sphère intellectuelle et, comme vient de le retracer Mélanie Dulong de Rosnay, dans la création et l’innovation. Fort bien me direz-vous, mais qu’en faire ?

La richesse du droit matériel et l’exigence de sa continuité s’imposent à nous. Si certains d’entre vous ont entamé la lecture de mon ouvrage Cause commune et l’ont poursuivi jusqu’à son chapitre de conclusion, ils devineront ce qui va suivre. Je ne vous demande en rien d’adopter je ne sais quelle vision révolutionnaire et de retourner le code de la propriété intellectuelle comme une veste. Ce que je vous demande, c’est d’admettre que la démarche de création volontaire de biens communs dans la sphère intellectuelle et créative est un fait, prometteur et incertain comme tout ce qui nait et croit. A partir de là il suffit de tracer une ligne à ne pas franchir dans l’évolution du droit matériel, celle des dispositions qui sont incompatibles avec l’exploration concurrente du potentiel de l’approche des biens communs.

Malheureusement cette ligne a déjà été franchie, mais, pour ce qui est déjà transcrit en droit français, principalement en ce qui concerne des textes qui relèvent de la propriété industrielle. Il n’est pas trop tard pour s’abstenir de commettre l’irréparable. Comment ? En évitant autant que le permettent les devoirs de transposition toute disposition qui détruirait un principe qui fait toute la richesse du droit d’auteur : la constatation a posteriori de la légimité ou non des usages. Abstenez-vous autant que possible de la transférer à un jugement incorporé sous pression d’intérêts commerciaux particuliers dans des dispositifs techniques. Donnez une effectivité immédiate à la protection des usages légitimes que le droit matériel appelle exceptions, mais qui ne sont rien d’autre que des droits fondamentaux qui mériteraient d’être mieux reconnus qu’ils ne le sont en France.

Considérez enfin non pas un texte à la fois, mais un mouvement d’ensemble qui nous entraîne tous vers l’abîme si nous le maîtrisons pas. Derrière les textes que la loi DADVSI va transposer, d’autres sont déjà proposés et en cours de délibération, qui proposent des mesures toujours plus extrêmes pour empêcher l’inéluctable et retarder ce que j’affirme souhaitable. La lettre de mission de votre commission vous invite à prendre en compte “l’intérêt de l’ensemble des filières culturelles et du public”. Certains groupes d’intérêts vous agitent sous les yeux la peinture d’un monde où les forces du bien culturel s’opposeraient à l’axe du mal d’un piratage qui les menacerait. En réalité un tout petit nombre d’entreprises des médias de l’édition centralisée craignent l’irruption des biens communs. L’objet qui motive cette crainte, c’est le temps humain, cette ressource rare, et la capacité de chacun de choisir ce qu’il voit et écoute, joue, compose et filme, et comment il le fait.

Nous vivons les derniers temps de l’illettrisme des médias temporels. Certains voudraient le prolonger quelques décennies, ou quelques siècles. Le ministère de tutelle du CSPLA a longtemps soutenu – au delà des changements de majorité politique – à travers mes travaux et d’autres, la production d’outils et la disponibilité de contenus qui favorisaient cette sortie de l’illettrisme. Il a été et est le champion de la diversité culturelle. Le succès fragile des options portées par la France et le Canada à l’UNESCO dans la rédaction de la Convention sur la diversité culturelle doit tout à la synergie entre cette vision ambitieuse des politiques culturelles et l’alliance entre ONGs préoccupées des biens communs et pays du Sud. Ne vous trompez pas d’ennemis. Les biens communs font plus que servir la culture, ils en sont le socle.

Philippe Aigrain

Hearing on 6 October 2005 in the « On-line distribution of works » committee of the High Council of Literary and Artistic Property

Context for non-French readers: CSPLA is the committee advising the French government on copyright issues. The special committee on « on-line distribution of works » had a general mandate, but most of its work was situated in the perspective of the coming transposition in French law of the European directive on Copyright and Neighbouring Rights in the Information Society.

Good morning. I am grateful to your committee and its Chair for having accepted to hear me. For more than 20 years I have been a research scientist, working mostly on tool developments for the critical reception of image and sound media. I became by force a philosopher of law in your domain of competence, in particular in relation with my work in the European Commission services, and it is with this philosophical perspective that I am addressing you today. Finally, I am today an entrepreneur, trying to provide tools and services for the public debate by citizens of policy issues.

I will not surprise you by telling you that there is a strong tension between various philosophical models for the foundations of intellectual rights and of their practical implementation. My own contribution focusses on capabilities, that is the effective ability of persons and groups to conduct activities in the intellectual sphere. I do not hope -nor have I today time to try- to convince you of the relevance of this approach. However, you can’t ignore that it is adopted by a powerful and growing movement in many aspects of intellectual endeavours, and as Mélanie Dulong de Rosnay has just described in creative art and innovation (NB: Melanie Dulong de Rosnay represents Creative Commons France in the committee). So what?

We can not forget the rich history of substantive law and the exigence of its continuity. Those of you who may have read through my book Cause commune all the way to its conclusion chapter will know that I am not asking you to adopt a revolutionary stand and turn upside down copyright law. What I am asking you is to acknowledge that the voluntary creation of information and creative commons is a fact. That it is promising, though uncertain in its future forms, like anything that is just born and grows. If you accept this premise, the consequence is that we must draw a limit not to be trespassed. One should abstain from adopting legal provisions that are incompatible with the continued exploration of the potential of information and creative commons.

One has already gone beyong this limit, but, for what is already transposed in French law, this was done mostly in the domain of patent law. Regarding author rights and copyright, it is not too late to abstain from committing what will be hard to repair. How? By refusing (to the full extent allowed by the constraints of transposition) any provision that would go against a key principle of author rights and copyright: the a posteriori judicial consideration of the legitimacy or illegitimacy of usage. Do not transfer this consideration to a judgment embedded in technical devices that are designed and parameterized under pressure of specific commercial interests. Give an immediate effectiveness to the legitimate usage rights that are identified as exceptions in laws, but are nothing else than fundamental rights that would deserve a better recognition than the one they presently get in France.

Finally, do not consider one text in isolation. Pay attention to a trend that precipitates us into the abyss if we are not able to master it. In the pipeline after the directive that the DADVSI law is about to transpose, other laws and regulations are already proposed or in deliberation at European level. They set ever more extreme measures to prevent was is ineluctable and what I claim to be desirable. The letter stating the mission of your committee invites you to « consider the interests of all cultural chains and the public ». Some interest groups depict a world where the forces of the cultural good oppose the axys of evil of piracy. In reality a very small number of centralized media firms are afraid of the irruption of information and creative commons. What motivates this fear ? Human time, this scarce resource. They are afraid of the capability of anyone to choose what s/he will watch and listen to, play, compose and shoot, and how s/he will do it.
We live through the end of illiteracy for time-based media. Some would like to delay the birth of literacy by a few tens of years or centuries. The Ministry of Culture, to which your committee is attached, used to support – beyond political changes in government – the design of tools and the availability of contents as to favour the birth of a true media literacy. The same Ministry champions cultural diversity. The fragile success that was just scored in UNESCO for the proposals of France and Canada was obtained because for one of the first times, there was a synergy between ambitious cultural policy, NGOs that promote cultural commons and countries from the South. Do not be mistaken : information commons are not just useful to culture, they are its foundations.
Philippe Aigrain

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires