On peut apprendre de tout

Nicolas Sarkozy présentait hier à Marseille ses vœux au monde de la culture. La défense de l’HADOPI et la critique des propositions alternatives y occupaient une place centrale. Il faut reconnaître à Nicolas Sarkozy deux qualités : la cohérence dans la forme et une certaine pertinence dans l’identification des faiblesses de ses adversaires.

La cohérence porte sur la rhétorique et la façon dont elle peut miner le sens même des mots. Dans le discours de Nicolas Sarkozy, on trouve plusieurs formes de cette rupture d’éthique. L’une est sa marque de fabrique, la répétition : « Non, c’est simplement la facilité, toujours la facilité, encore la facilité. Dire oui, puis oui, puis oui, et encore oui, parce que pour dire non, il faut un minimum de courage et quand on n’a pas de courage, on dit oui. ». La seconde est l’amalgame, par exemple entre Megaupload et le partage non-marchand.

J’ai déjà cité dans ce blog la Leçon sur la démocratie que Gustavo Zagrebelsky prononça à Turin le 23 avril 2009 en ayant à l’esprit un autre grand destructeur rhétorique des conditions de la démocratie. En voici un nouvel extrait :

Je pense avoir suffisamment défendu la thèse selon laquelle la démocratie n’est pas seulement un ensemble de règles extérieur à nous, mais aussi une attitude intérieure qui donne corps aux institutions, qu’il n’y a pas de démocratie sans une éthique conforme à l’esprit de ces règles et diffusée [dans le corps social]1

En ce sens, et contre tout les bons esprits qui trouvent qu’on exagère, il faut dire que oui, Nicolas Sarkozy et ses imitateurs sont dangereux pour la démocratie.

Mais qu’il soit dangereux ne veut pas dire que l’on n’ait rien à apprendre de lui. Car lorsqu’il déclare :

Mesdames et Messieurs, j’ai compris, il faudrait renoncer pour la pire des raisons, c’est qu’il y a un risque de faire la peine aux jeunes, c’est-à-dire que l’on ne vient même pas vous expliquer qu’il pourrait y avoir une contre-thèse à la thèse que je défends.

on pourra y voir un nouveau mensonge, mais il met bel et bien le doigt sur la fragilité fondamentale de toute politique qui n’affirmerait pas la légitimité et l’utilité du droit à partager de façon non-marchande les œuvres numériques, mais se contenterait de vouloir arrêter la guerre menée contre ce partage. C’est bien sûr pour cela qu’il parle encore de licence globale2. Nicolas Sarkozy met le doigt sur ce qui reste à accomplir pour certains, même bien intentionnés, s’ils veulent créer les bases d’un pacte social entre les contributeurs à la création et les citoyens. Ils pourront s’inspirer du discours de Victor Hugo ouvrant le Congrès littéraire international de 1878, qu’il cite3 en en omettant des parties fort intéressantes (merci Gibus) :

Constatons la propriété littéraire, mais, en même temps, fondons le domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne à tous les éditeurs le droit de publier tous les livres après la mort des auteurs, à la seule condition de payer aux héritiers directs une redevance très faible, qui ne dépasse en aucun cas cinq ou dix pour cent du bénéfice net. Ce système très simple, qui concilie la propriété incontestable de l’écrivain avec le droit non moins incontestable du domaine public, a été indiqué ; dans la commission de 1836, par celui qui vous parle en ce moment ; et l’on peut trouver cette solution, avec tous ses développements, dans les procès-verbaux de la commission, publiés alors par le ministère de l’intérieur.

Le principe est double, ne l’oublions pas. Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient — le mot n’est pas trop vaste — au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous. (Marques nombreuses d’approbation)

  1. Ma traduction, texte original : Mi pare di avere argomentato a sufficienza la tesi che la democrazia non è soltanto un abito esteriore di regole, ma è anche un atteggiamento interiore che dà corpo alle istituzioni; che non c’è democrazia senza un ethos conforme e diffuso; []
  2. Une stratégie lexicale par le gouvernement depuis 2008, et uin piège dans lequel les moins informés des politiques sont souvent tombés. []
  3. « En préparant ce discours, j’ai retrouvé une réflexion de Victor HUGO, qui me semble être une référence relativement incontournable. Pour Victor HUGO, c’est un « sophisme singulier, qui serait puéril s’il n’était perfide : la pensée appartient à tous, donc elle ne peut être propriété, donc la propriété littéraire n’existe pas ». Et HUGO d’ajouter : « Prendre tout et rendre un peu. Spoliation et sujétion de l’écrivain. On le vole, puis on l’achète ».
    Je n’ai rien à retirer à ce que disait Victor HUGO. Parce que ce « sophisme singulier » connaît un avatar moderne. Il s’intitule « licence globale ». Avec elle, on prend tout au créateur et on lui rend un peu, on le vole d’abord, on l’achète ensuite Je ne veux pas de cette politique-là.
    Et HUGO terminait : « La propriété littéraire est d’utilité générale. L’écrivain propriétaire, c’est l’écrivain libre. Lui ôter la propriété, c’est lui ôter l’indépendance ». Mais on a tout dit ! » []

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