CulturaDigital à Rio jour 2

Vu le rythme auquel se succèdent les conférences, je ne parviens pas à aller voir assez des présentations de dizaines de projets sélectionnés après concours qui constituent l’autre volet du contenu du festival. Promis, ce sera pour le troisième jour.

Hier, cela commençait par l’ami Michel Bauwens, qui présentait avec son empathie et sa clarté habituelles une vision des sociétés pair à pair et de leur potentiel de renouvellement politique et culturel. Je connais un peu trop, mais j’ai découvert dans son exposé une longue liste de mises hors la loi de pratiques hors marché pour le bénéfice des fournisseurs commerciaux de services dans les domaines concernés. Michel Bauwens affirme par exemple que 15 états américains prohibent la collecte de l’eau de pluie par les particuliers. Cela m’évoque bien sûr les récents développements concernant les semences en France.

La culture numérique comme bug pour les pouvoirs

Héloisa Buarque de Hollandia et son discutant Chaudio Prado nous font ensuite parcourir 50 ans d’histoire politique et culturelle vue depuis le Brésil. Le pont entre les années 1960 et notre ère est profond (particulièrement quand on y mêle politique et culture). Le débouché de cette histoire dans sa pratique fait se rencontrer les cultures « périphériques » et l’esthétique et les valeurs politiques de sa génération. Elle décrit la rencontre entre culture numérique et cultures périphériques comme un bug très sérieux pour les pouvoirs politiques. La rencontre est réelle et l’engagement d’Heloise Buarque sur le terrain remarquable, mais reste parfois un risque que la reconnaissance esthétique de la valeur des pratiques culturelles périphériques et leur relecture savante (voir image ci-dessous) reste confinée dans un milieu trop restreint.

collection de livres édités par Heloisa Buarque

Point d’orgue de la journée pour moi, la conférence de Kenneth (Ken pour les fans) Goldsmith, fondateur et curateur du site Ubuweb, archive de la poésie visuelle, concrète et sonore. Ken Goldsmith collecte, sélectionne et met en ligne depuis 1996, tout ce qui dans son optique spécifique mérite de l’être en matière de traces et documents de 100 années d’exploration artistique dans ses domaines de prédilection, en se concentrant sur tout ce qui est aujourd’hui hors commerce … c’est à dire une masse énorme de documents (4 téra-octets sans gaspillage inutile). Il délimite ainsi une sphère hors marché, non autorisée par le copyright mais protégée par le fair use. Il bénéficie d’une part de son statut de professeur de poésie dans une université américaine et d’autre part de l’hébergement gratuit illimité dans une université artistique mexicaine. Il plaide pour la multiplication d’efforts similaires.

Ken Goldsmith et la discutante de sa conférence, Gisele Bergman

Le plus surprenant pour moi chez le poète qu’est Ken Goldsmith, c’est l’acuité de sa compréhension des enjeux culturels et politiques des technologies : il plaide bien sûr pour les formats ouverts, pour l’accumulation par tous du maximum de copies de fichiers, mais il est aussi capable de différencier les propriétés des systèmes d’accès et de partage finement selon qu’ils favorisent ou non la pérennité de la mise en ligne. Il se plaint du privilège du récent et du très téléchargé sur BitTorrent, décrit le streaming, Rapid Share et Megaupload, comme des régressions culturelles. Il refuse totalement Facebook mais accepte un usage pensé de Twitter. Quel bonheur de voir la problématisation des technologies appropriée par quelqu’un comme lui. Je l’interroge sur le fait de savoir si son ancrage dans la sphère du fair use ne conduit à faire des pratiques qu’il développe un luxe, sur s’il ne vaudrait pas mieux des droits plus positifs et plus étendus au partage hors marché qui permettraient à tout un chacun de devenir curateur et diffuseur de sa propre collection. On en reparlera.

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