Mais si, on peux taxer et réglementer la malbouffe

Alors un directeur d’une mangeoire d’alimentation rapide demanda :
Maître, parlez nous du Manger et du Boire

C’est au pays de l’enfance que le Manger et le Boire se forment.
Que le sucre soit, partout, sous toutes ses formes. Car le sucre carie les jeunes esprits et en fait nos servants. Que la quantité soit ! Deux paquets pour le prix d’un ! Car le bourrage des corps castre et étouffe la pensée de ses graisses. […] En vérité je vous le dis, ils seront comme des oisillons ouvrant sans cesse le bec pour recevoir leur pâtée. […]
Michel Piquemal aka Kosy libran (1)

Un article du Monde daté du 13 octobre (accessible pour un temps limité) commente un rapport de l’INSERM sur la prévention et la prise en charge de l’obésité. Ce rapport constitue en réalité une partie d’un rapport de l’Office Parlementaire d’Evaluation des Politiques de Santé (OPEPS), rapport rédigé par le Sénateur Gérard Dériot (UMP). Il attire l’attention à juste titre sur le rôle extrêmement nuisible des aliments « à haute densité calorique », gras et/ou sucrés, rôle amplifié par le fait que ces aliments sont peu chers en comparaison des aliments de qualité. On pourrait se réjouir de cette prise de conscience d’un des déterminants de l’épidémie mondiale d’obésité (parmi d’autres comme la baisse de l’exercice physique encouragée par l’automobile, la télévision et le chauffage excessif). On pourrait saluer cette conscience du fait qu’elle frappe beaucoup plus massivement les populations pauvres ou à faible niveau d’éducation que celles qui sont plus aisées ou mieux informées.

Mais la joie est de courte durée, car Gérard Dériot développe, parmi des propositions dont certaines sont raisonnables, une analyse (que le Monde attribue à tort à l’INSERM) qui mérite d’être considérée avec une bonne dose d’esprit critique. L’INSERM ayant remarqué que le différentiel de prix en faveur des aliments à haute densité calorique pousse à leur consommation notammant dans les milieux pauvres, le sénateur Dériot examine la possibilité de corriger cette situation par l’usage d’instruments fiscaux. Il remarque bien que 18 états américains n’ont pas hésité – devant l’ampleur désastreuse chez eux de la montée de l’obésité, qui ne fait cependant que précéder de quelques années celle en cours en Europe et ailleurs – à taxer les produits à haute densité calorique. Mais il écarte cette possibilité (après l’avoir discuté de façon approfondie) en développant l’argument suivant : « La taxation nutritionnelle soulève à la fois des problèmes d’équité et d’efficacité. C’est une taxation régressive dans la mesure où elle touche davantage les familles disposant des revenus les moins élevés, qui dépensent plus pour les aliments taxés que les ménages aisés. » Il suggère à la place de subventionner la bonne bouffe (les aliments à faible densité calorique comme les fruits et légumes). On reconnaîtra l’argument qui nous a fait baisser la TVA à 5,5% sur les restaurants plutôt que d’augmenter à 19,6% celle sur les « mangeoires d’alimentation rapide ». Fort bien donc, reconnaissons qu’il serait injuste de priver les pauvres de ce qui est mauvais pour eux. Mais notons avec surprise que l’UMP défend par la même occasion l’augmentation des dépenses publiques sans contrepartie de recettes. Au-delà de la soi-disant inéquité et inefficacité, ne rejette-t-on pas surtout le principe même d’une intervention de l’Etat dans le business de l’agro-alimentaire aux mamelles duquel certains sénateurs ont tant têté ? Ne reconnait-on pas le mode de pensée qui avait conduit le sénat à tenter d’affaiblir l’interdiction des distributeurs de boissons sucrées et friandises dans les établissements scolaires, avant que le gouvernement ne décide de l’édulcorer de son propre chef ?

Des études spécialisées montrent que la dépense des populations défavorisées pour l’alimentation s’est significativement réduite dans les toutes dernières années, en comparaison aux données de 2001 (voir Alternatives économiques, chiffres de l’économie 2006), du fait de la croissance des commerces de hard discount, de la croissance de postes comme le logement et les télécommunications dans la consommation et de la dégradation accrue de la situation d’une partie des défavorisés. Même hors du contexte familial, là où les différences sociales devraient atténuer leurs effets sur les modes d’alimentation, ça ne va pas mieux. Les cantines sont aujourd’hui sous domination européenne de 2 sociétés qui servent 40 à 50 millions de repas par jour. On est arrivé à cette situation inouïe par suite d’un mélange de pure idéologie (l’externalisation c’est mieux) et de réglementation sur l’hygiène et la sécurité qui préfère systématiquement la malbouffe propre tous les jours à une bonne bouffe dont les conditions de production peuvent donner lieu de façon très rare à quelques problèmes sanitaires.

Une pensée inouïe vient à l’esprit : ne pourrait-on pas interdire franchement la partie la plus nuisible de la malbouffe, tout en taxant la part restante histoire de subventionner les pauvres, et en agissant pour en produire un peu moins (de malbouffe et de pauvres) ?
(1) Le Prophère du libéralisme, Editions Mille-et-Une Nuits, 2005

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