Il faut s’insurger contre la biométrie de masse

Je le dis depuis des années sur ce blog, sans grand effet : la mise en place de dispositifs personnels permettant de tester rapidement l’identité de grands nombres de personnes en interrogeant des bases de données centralisées de données biométriques est l’un des plus grands dangers qui pèsent sur les libertés et les droits fondamentaux. J’avais ainsi eu l’occasion de me révolter de la mise en place des passeports biométriques, puis de juger insuffisants les ajustements apportés par le gouvernement Villepin à son projet de carte d’identité électronique suite à une consultation publique1. J’avais aussi salué l’action courageuse de quelques résistants et le soutien que leur avait apporté Louis Joinet contre la mise en place de dispositifs d’identification biométrique dans les cantines scolaires. Tous avaient souligné que les fabricants de ces dispositifs cherchaient à les banaliser en les introduisant dans les vie quotidienne et en y familiarisant les enfants.

Le gouvernement actuel n’a lui aucune inhibition. Il vient de proposer de réunir en un seul dispositif la biométrie de masse sécuritaire et la pression sur les individus pour qu’ils l’acceptent en en faisant dépendre des services de la vie quotidienne. En effet la nouvelle carte proposée aurait non pas une mais deux puces, une servant à identifier les personnes pour les services de sécurité et l’autre pour les services en ligne. Cette dernière serait facultative, c’est à dire qu’on pourra renoncer au bénéfice de la « confiance » qui sera attachée à son usage. Tout y est : la mise en place de dispositifs qui auraient conduit à l’arrestation de centaines de milliers de juifs et de résistants qui n’ont dû qu’à la falsifiabilité des papiers de survivre pendant la dernière guerre, l’atteinte profonde au droit à l’anonymat sur Internet qui ne tardera pas à en résulter, le privé et l’Etat sécuritaire main dans la main. Ne vous en faites pas, on ne vous veut que du bien, faites-leur confiance.

Si vous n’arrivez pas à leur faire confiance, ne vous contentez pas de râler. Si jamais ce projet est adopté, tel quel ou vaguement assoupli, il faudra boycotter la nouvelle carte d’identité quelles qu’en soient les conséquences. Nous serons les sans papiers de demain.

Actualisé le 14 juillet à 19:30 : François de la Ligue des Droits de l’Homme de Toulon me signale que les étrangers sont les premiers à faire les frais de l’obsession biométrique identitaire et qu’il est envisagé de l’étendre également à la carte Vitale sous le prétexte de la lutte contre la fraude aux prestations sociales. Lisez cet article.

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  1. Le Forum des Droits sur l’Internet qui avait initié cette consultation a depuis été contraint à la dissolution par le gouvernement. []

9 commentaires

  • Oui, un système idéal pour la gestion de troupeaux.

    Un vaste enclos biométrique, tel est la forme de l’espace public en devenir dans l’imaginaire suranné du législateur.

    Le cyberespace est un prolongement de l’espace public, la circulation des données nous concernant, ainsi que les utilisations qui en sont faites, constituent la matière d’un débat public aussi fondamental que le sont nos libertés.

    Le vrai sujet de ce débat : en quoi les technologies biométriques, diffusant les données de nos identités en temps réel au sein du réseau, redéfinissent-elles, enrichissent-elles, élargissent-elles nos identités ? En quoi nos identités elles-mêmes pourraient ainsi devenir malléables, interactives, par opposition à ce que la carte nationale d’identité figeait dans le plastique ?

    En quoi cette nouveauté peut-elle ouvrir la voie à une nouvelle créativité des existences ? Peut-elle revêtir une dimension esthétique, une dimension ludique ? etc

    En soi, l’idée que ces données circulent et qu’elles soient encapsulées dans les puces d’une carte biométrique, j’y vois un énorme réservoir de créativité, je le vois d’un bon oeil si et seulement si ces autres dimensions du débat sont portées à la connaissance du public, et investies, notamment par la recherche publique.

    Ce ne semble pas être le cas actuellement dans l’esprit du législateur, et revoilà le spectre de Big Brother venir tenter de nous inquiéter, une fois de plus.

    Big Brother, tout comme un certain nombre de nos députés j’imagine, est né en 1948-49. Il est vieillissant.

    Si l’Assemblée ne s’intéresse qu’à la partie sécuritaire de cette technologie, gageons que les communautés numériques, hackers, développeurs, geeks, mais aussi les sociologues, les artistes, les philosophes, bref les blogueurs, sauront s’approprier la chose et la libérer de sa pauvreté conceptuelle initiale.

    Vu comme ça, je ne vois aucun problème.

    J’aime savoir qu’on investit dans des technologies, le pire serait que nous n’ayons même pas les moyens de fabriquer et diffuser ce genre de technologies à grande échelle.

    Par exemple, savoir que la Corée du Sud est très en avance sur nous pour l’implantation de la fibre optique, ça m’inquiète beaucoup plus.

    Optimisme, donc.

  • Je ne suis pas convaincu par un potentiel qu’auraient les données biométriques à faite exister des identités malléables ou plastiques. Au contraire, les données biométriques sont justement conçues pour réduire l’identité à l’un, l’unique, alors que la dimension plastique des identités en réseaux tient à leur multiplicité, leur caractère choisi et non assigné. Mais peut-être est-ce parce que je suis presque aussi vieux que Big Brother 😉

  • Je voulais dire que rien n’empêche une plus grande ouverture de nos identités par le fait que ce qui auparavant était inscrit définitivement (enfin tous les 15 ans) dans du plastique est maintenant 1) stocké sur composant informatique et 2) connecté, donc potentiellement interactif, grâce à des mises à jour. Cela ouvre de grandes possibilités sans générer de coût supplémentaire.

    Croyez-vous également que les différences d’âge nous séparent ? Qu’elles modifient nos identités ? Je suis d’accord, sans penser pour autant que nous n’ayons rien à construire d’une génération à l’autre, chose que vous faites très bien avec la quadrature par exemple !

  • […] LDH-Toulon, qui se fait également l’écho d’une proposition de l’informaticien Philippe Aigrain sur son blog, à savoir : « Si jamais ce projet est adopté, tel quel ou vaguement assoupli, il faudra […]

  • Précision sur l’appel concluant le post. La mention « quelles qu’en soient les conséquences » est excessive. Il sera symboliquement utile que certains aillent jusqu’à renoncer à avoir une carte d’identité du fait de l’impossibilité d’en obtenir une non-biométrique. Mais pour beaucoup, les conséquences pratiques d’un tel choix seront dissuasives. Pour éviter cette situation, on pourra suivre le mot d’ordre déjà lancé de renouveler dès que possible sa carte actuelle de façon à retarder autant que possible le moment où l’on serait forcer d’avoir une carte biométrique nouvelle mouture.

  • guyomel a écrit :

    Je suis vraiment partagé sur cette nouvelle carte.

    Pour ce qui est des données biométrique, le danger est très clair: combien de temps avant que la police mette (légalement ou non) la main sur ces données sans parler de la DGRI et pour quels usages (cf. ADN)… Dans tout les cas, la carte d’identité n’est pas obligatoire, et par conséquence à éviter.

    Par contre, si l’anonymat est nécessaire sur le net, il faut aussi pouvoir identifier les personnes (ou les institutions). Donc sur le principe, que la carte contienne une clé type PGP signée par l’état pourquoi pas (c’est d’ailleurs plus ou moins le cas en Norvège où je vie). La vrai question porte sur l’obligation d’usage de cette clé: je ne vois aucun pb pour signer une déclaration d’impôt, par contre rendre obligatoire l’identification pour chaque blog ou pour les commentaires, c’est inacceptable.

  • Ce qui ne me parait pas acceptable, c’est d’associer UNE identité numérique spécifique à l’identité officielle qui elle est biométrique donc renvoyant à l’identité biologique de son possesseur. Par ce biais, les acteurs privés utilisateur de cette identification seront en position d’exiger une telle forme d’identication forte, même dans les cas où la loi ne leur impose ou ne les autorise pas. C’est un volet, parmi des tas d’autres pour imposer une identité numérique unique sur Internet, alors que la possibilité des identités multiples est une des conditions essentielles des libertés et même de la socialité numérique.

  • guyomel a écrit :

    Merci de la réponse.

    Le problème est qu’on est à la fois « au travers » d’internet et « sur » internet.

    Les services bancaires ou les administrations se réfèrent à l’identité « biologique », comme ils le font quand « on va au guichet ». Il ne s’agit de service où internet n’est qu’un intermédiaire: le service ce fait « au travers » d’internet. L’identité devrai donc être unique puisque liée au l’individu.

    Ensuite, il y a ce que l’on fait « sur » internet: les réseaux sociaux, blog, commentaires, jeux, etc… Où, comme vous l’avez fait remarqué les identité multiples est une conditions de la libertés et la socialité numérique.

    Pas facile de trouver comment faire fonctionner tout ça

  • […] LDH-Toulon, qui se fait également l’écho d’une proposition de l’informaticien Philippe Aigrain sur son blog, à savoir : « Si jamais ce projet est adopté, tel quel ou vaguement assoupli, il faudra […]

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