La portée des révolutions démocratiques pour la regénération des démocraties en crise

On n’a pas fini de commenter les révolutions démocratiques arabes et persanes, qui ne font que débuter. Dans un entretien qu’il faut lire, Manuel Castells vient d’affirmer que « les insurrections populaires dans le monde arabe constituent peut-être le plus important changement dirigé et facilité par l’Internet »1. Au-delà du rôle direct de l’Internet et de l’informatique dans ces mouvements, c’est la transformation anthropologique, sociale dont ils témoignent qui mérite l’attention. De nouveaux types d’individus sont nés, capables de démonter rapidement une tromperie, de se coordonner, de se parler au-delà de certaines divisions sociales ou culturelles, d’ajuster rapidement leurs comportements pour faire face à une situation inédite. Les pratiques développées sur l’internet et par l’informatique ont joué un rôle à mon avis essentiel dans la création de ces nouvelles capacités, mais elles ne sont pas limitées à ce champ. En coupant l’internet, on n’arrête pas (ou du moins pas avant longtemps) ceux qu’il a rendus capables d’agir.

Tout cela n’enlève rien à la surprise, à la vraie contingence de mouvements que nous n’avions pas prévus, et pas même leurs acteurs. Vus rétrospectivement, on discerne leurs prémisses et ils paraîtront un jour logiques aux historiens, mais aujourd’hui, ils sont, dans le meilleur sens du mot, des événements. Pour leur rendre hommage et leur apporter le soutien fragile mais enthousiaste de mon clavier, je voudrais souligner l’inspiration que ceux qui tentent de regénérer des démocraties depuis longtemps installées mais en crise peuvent tirer de leurs exemples. Deux précautions s’imposent. D’une part, il serait absurde de confondre les situations de nos pays respectifs, et c’est par la reconnaissance de ce qui les sépare que nous pouvons construire un échange constructif. D’autre part, « démocratie en crise » est une tautologie. C’est le propre de la démocratie, qui laisse à chaque instant les citoyens juges de l’imperfection de son état, que d’être toujours en crise, toujours imparfaite et au mieux, en réinvention.

La crise actuelle des démocraties des pays développés est cependant profonde, inquiétante. Elle surgit de leur intérieur. Nous peinons à en tracer à un tableau d’ensemble, mais nous discernons clairement ses symptômes majeurs :

  • une croissante extrême des inégalités, notamment de patrimoine,
  • une évolution oligarchique du pouvoir politique dans laquelle une classe significative de très riches, une partie de l’Etat et des représentants politiques gèrent en commun la reproduction et l’extension des conditions de leur statut privilègié,
  • l’affaiblissement du sentiment de commune appartenance à une société, se manifestant par la tendance de groupes sociaux à fuir ou rejeter d’autres groupes sociaux qui se trouvent ainsi confinés dans des espaces délaissés,
  • l’érosion de l’Etat de droit, de la présomption d’innocence, des prérogatives du judiciaire, décrits comme obstacles à l’atteinte d’une sûreté absolue,
  • un usage insoutenable des ressources naturelles de toutes sortes et une incapacité à adopter de nouveaux modèles de développement,
  • une dépendance cognitive importante de ceux pour qui les médias centralisés, et en particulier la télévision, restent la source principale de formation d’une représentation du monde.

Cette crise ne doit pas cacher de profonds processus d’émancipation des individus, de formation de nouveaux collectifs et de renouveau du politique. Leur base commune est la présence d’individus critiques, productifs et coopérants, de ces individus contemporains de l’informatique et d’internet2. Critiques, j’ai à peine besoin de l’expliquer : la volonté obstinée des Berlusconi, Sarkozy et autres de museler ou confiner l’expression sur internet en est la preuve quotidienne. Ils savent que chacun des artifices rhétoriques auxquels est suspendue leur capacité à capter l’attention publique sera démonté, démantibulé sur internet et grâce à l’informatique. Leur seul espoir est que les produits de cette critique ne parviennent qu’à un public restreint ou déjà captivé par autre chose. Le développement d’un nouvel espace public sur internet est ce qui justifie les parallèles avec les révolutions du 18ème siècle3 que Robert Darnton et d’autres ont mis en avant. Productifs de quoi ? Mais de tout : de logiciels, d’expressions publiques, de productions artistiques, de jardins potagers, de préférences sur la technique, de modes de vie, de façons de parler. De tout ce dont l’ère industrielle avait un temps dépossédé les individus réduits à la consommation. Coopérants pour quoi faire : des mouvements artistiques, des universités populaires, des AMAP, de l’innovation et des objets ouverts et réparables, du soutien scolaire, de la solidarité avec les étrangers, du circul’livres4.

Tout va-t-il donc bien dans nos démocraties en crise ? Non, voir deux paragraphes plus haut. Le renouveau décrit dans le paragraphe précédent bute sur des limites, et en particulier, il peine depuis des années à passer au politique, celui dont il y a besoin pour changer les conditions générales (économiques, réglementaires, fiscales, financières et technologiques) qui limitent la portée des initiatives décentralisées. Pourquoi cette difficulté ? Est-ce notre manque de courage en comparaison de celui des bloggeurs et manifestants tunisiens, égyptiens, libyens ou d’ailleurs ? Est-ce notre crainte (justifiée) de bousculer le cadre démocratique pour regénérer la démocratie ? Nous la savons précieuse, même malade, et nous hésitons à la bousculer même lorsqu’elle se renie de l’intérieur.

Vraiment, nous avons beaucoup à apprendre d’échanges, aujourd’hui trop fragmentaires, avec les acteurs des révolutions démocratiques. Nous, pour trouver les réponses à ces questions. Et eux, peut-être, pour éviter le baby blues qui suit l’acquisition de la liberté, lorsqu’il faut s’affronter à la construction difficile et imparfaite de nouveaux modèles sociaux.

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  1. Ma traduction, phrase d’origine : « the popular uprisings in the Arab world perhaps constitute the most important Internet-led and facilitated change ». []
  2. Au fait, tous ne sont pas jeunes, ils ont jusqu’à 70 ans. []
  3. Voir Reinhart Koselleck, Le règne de la critique, Editions de Minuit, 1979. []
  4. Jolie traduction de book crossing, l’échange de livres se pratique aussi de façon informelle, au sein d’un immeuble collectif, par exemple. []

Un seul commentaire

  • « Est-ce notre manque de courage en comparaison de celui des bloggeurs et manifestants tunisiens, égyptiens, libyens ou d’ailleurs ? Est-ce notre crainte (justifiée) de bousculer le cadre démocratique pour regénérer la démocratie ? »

    Oui aux deux questions…

    C’est aussi le fait d’avoir d’ores et déjà la liberté d’expression, y compris celle d’insulter le pouvoir si ça nous chante. Ça ne change rien dans les faits, mais ça défoule, donc la société stocke moins de tension.

    C’est aussi le fait que nos élections pluralistes (même si elles restent, dans les faits, bi-alistes), donnent la vague impression que le suivant sera peut-être moins pire que l’actuel. Les trois dictateurs cibles des révolutions actuelles totalisaient un siècle en fonctions…

    La citation devenue dicton « tout changer pour que rien ne change » s’applique à nos sociétés à élections, bien mieux qu’aux ploutocraties de la rive Sud.

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