Un grand penseur constructif

Richard Stallman (aka RMS) n’est pas seulement le fondateur et un des leaders du mouvement des logiciels libres. C’est aussi un penseur clé des relations entre culture et internet. Dans tous ces domaines, RMS est un ingénieur de solutions. Il vient de nous donner un nouveau produit de son esprit constructif.

Ceux qui œuvrent à la mise en place de nouveaux modèles de financement culturel pour l’âge de l’informatique et d’internet se débattent avec une contradiction. Ils sont convaincus de ce que le partage sans but de profit des œuvres numériques entre individus est légitime et ne requiert pas de compensation pour un prétendu tort qu’il causerait. En d’autres termes, la « compensation » n’est pas un paramètre adéquat pour la conception d’un bon système de financement : des récompenses justes et les besoins de la production sont de bien meilleurs guides. De fait, prendre la compensation des torts prétendument subis par les ayant-droits comme paramètre de base aboutirait à un système injuste. Cela affaiblirait le soutien des citoyens, des usagers d’internet1 et de la grande majorité des contributeurs aux oeuvres culturelles à des propositions comme la contribution créative, la Kulturflatrate ou Compartilhamento Legal. Cependant, nous savons que dans beaucoup de contextes, peut-être même tous les contextes réalistes – un système idéal fondé sur des récompenses justes et le financement de la production d’œuvres par les internautes se heurtera à des obstacles juridiques et politiques importants, l’empêchant sans doute d’être mis en place.

Dans mes travaux récents, à paraître dans Sharing, j’ai essayé de dépasser cette contradiction en décrivant et en modélisant ce que serait le « meilleur » système, et en l’adaptant ensuite de façon minimale pour prendre en compte les contraintes d’adoption. RMS propose une autre approche. Plutôt que de « tordre » le « meilleur » modèle, il propose de mettre en place une superposition de modèles : au « meilleur » modèle (destiné à seul durer) s’ajouterait un système additionel, étiquetté comme imposé par les exigences injustes de la compensation. Je ne suis pas sûr que cela plaise à tout le monde, mais en tant qu’approche préventive pour éviter d’encoder des contraintes injustes dans la conception d’un nouveau système social, c’est une idée très précieuse.

Bien sûr, le contenu du « meilleur » modèle est aussi objet de débats, et j’ai quelques réserves sur certains aspects de la proposition de RMS en la matière. Par exemple, cela fait déjà assez longtemps que RMS suggère que les récompenses soient proportionnelles à la racine cubique (puissance 1/3) de l’usage des œuvres. Je pense que cette fonction de récompense est trop « plate » pour le domaine culturel (qui peut avoir des exigences différentes de celles de la justice sociale générale). Je préférerais une fonction de récompense proportionnelle à la puissance 2/3 associée à un mécanisme de plafonnement pour éviter de distributer des récompenses excessives qui alimenteraient des comportements spéculatifs et ne répondraient à aucun besoin culturel. La loi suédoise sur les bibliothèques de prêt2 crée un mécanisme de compensation, ce que je n’approuve pas car le fait de prêter des livres devrait être un droit sans compensation. Cependant, cette compensation fait l’objet d’un intéressant mécanisme de plafonnement: quand un auteur recevrait pour une année plus que le salaire médian du pays, son taux de compensation décroît progressivement, jusqu’à ne représenter plus que 10% de la compensation théorique pour les sommes dépassant 120% du salaire médian.

Quand, grâce à RMS, nous en serons à discuter ces questions, nous aurons fait un grand chemin dans la bonne direction.

This post is also available in: English

  1. Deux catégories qui se confondent de plus en plus. []
  2. Merci à Amelia Andersdotter de me l’avoir signalé. []

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires