Aux sources du texte et de ses usages


Quand une légère lassitude nous gagne face à l’entêtement à retarder la libération des capacités humaines permise par l’informatique libre, l’internet neutre et le partage des connaissances, rien de tel qu’un petit retour aux sources. L’histoire des pratiques de lecture et d’annotation est un réservoir d’inspiration non seulement pour la création de systèmes modernes d’annotation et d’écriture, mais pour tous ceux qui se demandent d’où vient notre civilisation et où elle peut aller.

Voici donc deux trouvailles récentes. La première sur internet, où Steven Berlin Johnson publie le texte de sa conférence The Glass Box and The Commonplace Book : Two Paths for the Future of Text. L’objectif principal de Steve Berlin Johnson est de montrer que la mise en place d’outils qui empêchent la référence et la citation détruisent un élément essentiel de l’usage productif des textes et de la production intellectuelle liée. Il affirme à juste titre que cette question est sans lien avec le fait que l’accès au contenu soit payant ou non (notamment pour la presse) mais a tout à voir avec ce que les usagers peuvent faire du texte qu’ils lisent. Dans son souci de ne pas être dogmatique, il va jusqu’à accepter certaines limitations de types DRM, point sur lequel je ne le suivrai pas. Mais la vraie pépite de son texte est de nous rappeler l’usage au 17ème et 18ème siècle d’un commonplace book (littéralement un livre commun ou livre banal, dans le sens où le four de boulanger commun d’un village s’appellait four banal). Il s’agissait d’un recueil indexé (avec des techniques préfigurant les index informatiques) de citations et extraits, qui servait de carnet de notes structuré personnel aux intellectuels de l’époque. Le philosophe politique John Locke aurait initié cette pratique en 1652. Steve Berlin Johnson nous invite à considérer la page de résultats d’un moteur de recherche (par exemple Google) comme un lointain descendant des commonplace books. A mon avis, ce sont plutôt les signets d’un navigateur qui méritent cet honneur, ce qui est une bonne nouvelle, car ces signets n’ont pas besoin d’un service centralisé pour fonctionner. Ce qui ne veut pas dire que les moteurs de recherche ne soient pas indispensables d’un autre point de vue.

La seconde trouvaille m’a rendu encore plus joyeux. Elle provient de l’Histoire du Livre de Bruno Blasselle aux Editions Gallimard / Découvertes (2008). Bruno Blasselle raconte que lors de la naissance des universités européennes au 12ème siècle, une augmentation de la demande de textes (reliés en codex) se développa, ce qui conduisit à la naissance d’un artisanat de la copie hors des monastères, avec la naissance d’artisans spécialisés : copieurs, relieurs, enlumineurs. Cette multiplication des copies s’accompagna des alors inévitables erreurs de copie dans les textes (qui étaient souvent des copies de copies). Pour éviter de telles dégradations des textes, on créa des dépositaires d’une copie fidèle de référence, l’exemplar. Mais l’exemplar n’était pas lui-même relié en un volume. Il était divisé en feuillets ou pièces. Pourquoi donc ? C’est qu’en ce temps là on ne cherchait pas à empêcher les copies, on voulait les multiplier. Or la copie était lente. Quelle meilleure idée donc que de paralléliser la production des copies en permettant à des copieurs de copier les autres feuillets pendant qu’un autre terminait le premier. Ah, belle nostalgie que celle d’un temps où la copie était l’instrument du partage des connaissances et non le cauchemar de rentiers. Il n’y a pas de meilleure nostalgie que celle du futur.

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