Dispositifs et disposition

Couverture du livre Qu'est-ce qu'un dispositif ?

Les éditions Rivages/Payot ont traduit un petit livre de Giorgio Agamben sous le titre « Qu’est-ce qu’un dispositif ? ». Comme beaucoup de philosophes depuis Heidegger, Giorgio Agamben regarde la technique avec effroi et frustration et produit des jugements généraux sur son essence contemporaine. Normalement, je délaisse ce type de travaux, puisqu’à mon sens, l’intérêt d’une réflexion sur la technique commence lorsqu’on se demande « laquelle ? » et « qui la fait ? ». Pourtant, intuition ou design de la couverture, quelque chose m’a poussé à lire ce livre et je vous invite à faire de même. Car bien que partant de loin, Agamben nous suggère une piste importante et qui peut aider ceux qui se sentent étrangers à la technique à politiser (civiliser) les choix qui portent sur elle.

Le fil conducteur du livre est comme son titre l’indique la notion de dispositif. Giorgio Agamben entend par là au premier chef les objets techniques, par exemple les téléphones portables, la télévision, l’ordinateur, les dispositifs biométriques et d’autres appareils de surveillance. Mais comme chez Foucault à qui il emprunte le concept, ces « appareils » ne prennent pour lui effet que parce qu’ils sont associés à tout un environnement technique bien sûr, mais aussi institutionnel, juridique, réglementaire, d’organisation du savoir, de discours, policier ou militaire.

Je vous laisse découvrir le parcours philosophique (Hegel, Foucault, Heidegger, le droit romain) qu’effectue Agamben pour en arriver à son constat : les dispositifs d’aujourd’hui ne sont pas porteurs de subjectivité, mais de désubjectivation. Les dispositifs se sont tellement multipliés, ils ont tellement envahi chaque instant de la vie qu’ils font de leurs usagers de purs agents d’une économie et non plus des acteurs de la production de soi (y compris dans la relation aux objets) et du politique. Ils nous brisent en morceaux d’actions sans nous permettre de nous recomposer. Agamben se demande alors quelle stratégie nous pouvons adopter dans notre corps à corps quotidien avec ces dispositifs. Avec lucidité il conclut qu’aussi tentante soit-elle, la solution luddiste de leur destruction n’est pas crédible et l’idée de développer un « usage correct » des dispositifs est une illusion. Il a alors une intuition qui lui fait suggérer que le problème est de profaner les dispositifs, au sens étymologique, de restituer à l’usage commun ce qui a été saisi et séparé en eux.

Mais Agamben s’arrête là. Il a au moins réussi à donner un sens à sa révolte contre la place du téléphone portable et de la télévision en Italie. Essayons de faire un bout de chemin supplémentaire. Tous les dispositifs se valent-ils ? Qu’est-ce donc qui a créé leur multiplicité et leur plasticité ? La révolution informationnelle. Or celle-ci ouvre des chemins contradictoires. D’un côté lorsque l’invention et l’évolution des dispositifs restent l’apanage d’un petit nombre d’organisations productrices propriétaires, les effets de désubjectivation, de parcellarisation soulignés par Agamben ne peuvent manquer de se produire. En effet dans le nouveau contexte, ce n’est plus la relation à des dispositifs assez stables qui est potentiellement porteuse de subjectivité et de politique. C’est la capacité même à participer au devenir des dispositifs, à leur production ou à leur rejet. De cela aussi, la révolution informationnelle est porteuse : cela procède de la création de rôle intermédiaires entre production et consommation. Mais à condition que l’on s’en empare. Rappelons-nous ici qu’il ne s’agit pas seulement d’objets techniques. Les acteurs du logiciel libre ou d’internet ne produisent pas que des logiciels ou des sites : il produisent des licences, des systèmes de développement, des environnements pour définir des besoins, des recommandations, des processus de décision, des conventions, des étiquettes. Ce qu’ils produisent, c’est du profane, du « rendu à l’usage libre de tous ».

Ceux qui regardent de loin les conflits qui entourent la production des dispositifs législatifs, réglementaires ou techniques entourant l’informatique et internet ont parfois l’impression que l’on monte en épingle des détails. L’intuition d’Agamben, à condition qu’on la prolonge, nous permet de comprendre pourquoi les acteurs de ces conflits les jugent au contraire essentiels. C’est que ces conflits opposent les théologiens de l’appropriation, pas seulement celle du contenu, mais aussi des produits, de leur marchandisation, des médias qui l’assurent. Et de l’autre les acteurs multiformes d’une grande « profanation » (peut-être faudrait-il dire plutôt déconsécration pour éviter les connotations négatives des acceptions modernes de profanation) qui rend le devenir commun à tous et chacun. La question aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les dispositifs, c’est combien d’entre nous ont la disposition de s’approprier un peu leur devenir. Ce qui peut rendre un peu optimiste, c’est qu’on peut le faire à des niveaux d’implication très différents, depuis le simple tri (politique) entre les dispositifs par lesquels on accepte d’être « formés » et informés jusqu’à l’investissement dans la production de dispositifs qui laissent le temps de se les approprier, qui autorisent à la fois la production commune et la singularité.

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